Sécurité

«Avec Internet, le travail d’infiltration est devenu plus ardu»

Jean-Luc Vez, patron de Fedpol, évoque les principales menaces pour la Suisse. Il prône une meilleure coopération policière avec l’Italie

Mafias italiennes actives en Suisse, traite des êtres humains en pleine expansion, criminalité florissante sur Internet, réseaux africains de trafic de cocaïne recourant à des femmes d’Europe de l’Est comme mules: en 2010, l’Office fédéral de la police (Fedpol), qui a publié son rapport annuel ce jeudi, a eu fort à faire. Son directeur, Jean-Luc Vez, évoque ses principales préoccupations.

Le Temps: Les mafias italiennes renforcent leur présence en Suisse en collaborant avec des spécialistes des secteurs financiers et bancaires, dites-vous. Doit-on comprendre qu’elles, et la ’Ndrangheta en particulier, active surtout dans les trafics de stupéfiants et d’armes, étendent leurs tentacules? Jean-Luc Vez: Plus les mafias sont combattues dans leur propre pays, plus elles s’exportent. Freiner l’extension de la ’Ndrangheta, autour de laquelle gravitent des Suisses, fait partie de nos priorités. Sa présence en Suisse n’est pas neuve, mais elle doit être étroitement surveillée et combattue partout où c’est possible. Il faut éviter que la Suisse soit utilisée comme zone de repli pour des membres recherchés par la justice. – Le 27 mai dernier, un membre présumé de la ’Ndrangheta a été arrêté à Gênes. Les Italiens disent qu’il habitait à Frauenfeld et aurait assuré le passage d’informations entre la «cellule thurgovienne» et deux autres cellules dans le sud de l’Allemagne. La police thurgovienne prétend, elle, que cette personne ne vit pas dans le canton et dit ne pas disposer d’indice sur une «cellule mafieuse thurgovienne»… – Vous comprendrez que je ne peux commenter une affaire en cours… – Mais le procureur anti-mafia de Calabre a même évoqué des disputes en mars entre la cellule de Frauenfeld et celle de Singen, en Allemagne, pour des questions de suprématie territoriale… – Sans me prononcer sur le cas précis, je peux dire que nous disposons effectivement d’indices que des cellules mafieuses sont présentes, notamment dans les zones frontières de notre pays; comme dans d’autres pays, la mafia y est bien organisée, avec des chefs et des sous-chefs qui se répartissent des territoires d’influence.

– L’Office fédéral de la justice avait reçu un mandat d’arrestation le 7 mars concernant cette personne, mais a jugé les motifs invoqués trop succincts. La collaboration avec les Italiens dans la lutte anti-mafia est-elle déficiente? – Elle n’est à mon sens pas encore assez efficiente. Nous avons des problèmes de communication avec nos collègues de la Péninsule. Même si nous disposons désormais d’un centre de collaboration policière à Chiasso et, depuis des années, d’un attaché de police à l’ambassade de Suisse à Rome (les Italiens n’en ont pas en Suisse), cette collaboration doit être améliorée. J’ai insisté sur ce point auprès de mon homologue italien, Antonio Manganelli, le mois dernier à Rome. Je lui avais auparavant fait remettre une traduction italienne du traité de collaboration policière que nous avons avec la France et qui fonctionne très bien. – Quelles améliorations voulez-vous? – Une révision de la coopération policière s’impose; de tous les accords qui lient la Suisse à ses voisins dans ce domaine, c’est le traité avec l’Italie qui est le moins élaboré. Il conviendrait notamment d’y clarifier les compétences réciproques des autorités régionales, d’y définir de façon précise les canaux de communication, d’y régler aussi l’observation et le droit de poursuite transfrontaliers, voire la possibilité d’organiser des patrouilles mixtes italo-suisses de chaque côté de la frontière. Du côté suisse, le nouveau Code de procédure pénale entré en vigueur en janvier devrait permettre de remédier à certaines lenteurs qui nous sont parfois reprochées. – Avez-vous des indices sur la pratique de racket de la part de la mafia en Suisse? – Oui. – L’omerta et la structure familiale de la ’Ndrangheta, qui fait que les repentis sont quasi inexistants, obstruent vos enquêtes, non? – Certaines mafias sont, pour ces raisons-là, plus difficiles à pénétrer. La création d’une «légende», comme on dit dans notre jargon, pour des agents infiltrés devient alors délicate et sa mise en œuvre, dangereuse. – Et Internet n’arrange pas les choses… – Tout à fait! Avec Internet et les réseaux sociaux, le travail d’infiltration est devenu plus ardu. Très méfiante, la mafia engage des détectives. Ceux-ci épluchent le Web pour se renseigner sur ceux qui les approchent et qu’elle soupçonne d’être des enquêteurs. La création d’une «légende» demande donc toujours plus de soins; elle se doit d’être toujours plus précise et toujours plus globalisée. – Internet a de manière générale bouleversé votre travail. Le recours à des personnes hautement spécialisées capables de décoder des informations cryptées est nécessaire. Avez-vous les ressources suffisantes? – Internet est toujours plus utilisé pour la planification et la préparation d’actes criminels de tout type; les islamistes en profitent par exemple pour recruter et pour lancer des appels au djihad. Les frontières s’effacent, la criminalité organisée se globalise et les auteurs de ces menaces sont toujours plus difficiles à localiser. Notre travail devient donc plus complexe. Mais le parlement nous a octroyé douze spécialistes en plus, donc nous pouvons, pour l’instant, agir correctement. Il n’est pas toujours évident de convaincre les politiciens d’allouer des moyens supplémentaires pour des menaces qui sont souvent invisibles à l’œil nu, donc pas faciles à rendre crédibles. – Vous déplorez aussi des bases légales lacunaires. La loi sur la sûreté intérieure, après dix ans de débat au parlement, a été édulcorée et Ueli Maurer a récemment fait comprendre qu’il n’y aurait pas de nouvelles mesures pour lutter contre le terrorisme avant fin 2012… – Si nous sommes efficaces en matière de répression, grâce notamment à une coopération internationale performante, la Suisse manque de moyens pour la prévention et donc la surveillance. Les services compétents ne peuvent par exemple pas surveiller à titre préventif des prêches d’imams dans des mosquées sans décision judiciaire. Leur travail s’arrête à la porte de la mosquée. C’est regrettable. – Autre sujet de préoccupation: la traite des êtres humains, qui s’étend. Fedpol va gérer un service centralisé de protection des témoins. Comment fonctionnera-t-il? – Le projet de loi qui le prévoit, récemment accepté à l’unanimité aux Etats, doit encore passer au National. Si tout va bien, il pourrait entrer en vigueur au début 2012. Il faut s’attendre à ce qu’environ 10 à 15 personnes par an requièrent une protection particulière, voire un changement d’identité, en échange de témoignages nous permettant de remonter les filières de ce type de crime particulièrement odieux. Ce programme est essentiel. Il devrait permettre de protéger les victimes et de briser la loi du silence.

Publicité