Mark Muller est enthousiaste: le quartier «Praille-Acacias-Vernets», dont le ministre libéral a présenté les contours la semaine passée, permet au canton d'envisager sereinement son développement. Le magistrat chargé des Constructions livre sa vision de ce futur secteur qu'il veut branché et plein de vie, nuit et jour. Artisan d'un accord historique sur le logement, Mark Muller annonce également qu'il vient de parvenir à trouver un compromis sur la surélévation d'immeubles. Et qu'il dépensera 30 millions pour racheter des bâtiments de la Fondation de valorisation de la BCGE afin d'en faire du logement social. Entretien.

Le Temps: Vous avez présenté la semaine dernière le futur quartier de Genève «Praille-Acacias-Vernets», qui suscite déjà l'enthousiasme. Quelle sera sa vocation?

Mark Muller:Ce quartier moderne représente l'avenir de Genève. C'est un nouveau poumon du canton, qui va offrir des logements et des emplois à la population. Je l'imagine actif, très branché, et plein de vie nuit et jour. Les gratte-ciel, qui s'élèveront jusqu'à 175 mètres depuis la place de l'Etoile, compteront quelques logements, mais ils seront essentiellement occupés par des bureaux. L'impulsion a été donnée par des entreprises comme Rolex, Pictet et UBS, qui se sont déjà installées dans le quartier. Ce mouvement va s'accélérer avec la venue de multinationales et de banques. Toutes les grandes entreprises sont intéressées. Elles estiment que s'implanter dans ce quartier est bon pour leur image, pour leur développement et pour Genève. Les compagnies qui investiront massivement pour construire des immeubles de soixante étages le feront d'abord pour répondre à leurs propres besoins. Les 6000 logements supplémentaires du quartier permettront à leurs employés de vivre à proximité de leur lieu de travail.

- On imagine une bulle de prospérité... Mais tous les Genevois pourront-ils s'y identifier?

- Bien sûr. Il n'y aura pas que des lofts pour millionnaires, contrairement à ce que certains affirment. Il s'agit d'assurer la mixité, tant entre l'emploi et le logement, que sur le plan social. Le fait que l'Etat soit propriétaire de 85% des terrains garantit la construction de logements pour les personnes à revenus modestes. Dans tous les quartiers vivants, comme les Eaux-Vives, les Pâquis ou Saint-Jean, des immeubles de grand standing côtoient des HBM. Cela dit, il est clair que nous bâtirons aussi des appartements de standing, notamment pour faire revenir les gens qui travaillent à Genève, mais habitent dans le canton de Vaud. Aujourd'hui, nous sommes frustrés de savoir que 300 millions de recettes fiscales nous échappent. Même si nous ne faisons pas revenir des milliers de personnes, un certain nombre de pendulaires déménageront à Genève pour en finir avec les trajets quotidiens. Et les nouveaux arrivants ne seront plus contraints de s'installer dans le canton de Vaud pour cause de pénurie de logements chez nous. Pour les dissuader d'aller ailleurs, il faudra leur offrir de beaux appartements dans ce quartier attractif, qui va devenir le lieu où il faut être. Il y aura tout, ici: le stade, la patinoire, un Conservatoire de musique, les transports publics, l'autoroute...

- Vous annoncez 6000 nouveaux logements, ce qui paraît dérisoire au vu de la pénurie qui sévit dans le canton. Ce n'était pas la priorité du Conseil d'Etat?

- C'est l'une des priorités, avec l'emploi. Car la configuration des lieux se prête idéalement aux activités économiques. Le train arrive au cœur de cette zone industrielle, qui compte déjà beaucoup de places de travail. Un certain nombre d'entre elles vont subsister, d'autres seront reconverties. On assistera à une concentration de logements et emplois, ce qui permettra de réduire les nuisances liées au trafic.

- Quand et comment ce nouveau quartier se concrétisera-t-il?

- La Fondation pour les terrains industriels s'est déjà mise au travail, sous la supervision d'une délégation du Conseil d'Etat. En tant que propriétaire d'un tiers du périmètre, elle est chargée de prendre contact avec les occupants actuels. Les entreprises qui ont un droit de superficie n'ont rien à craindre: elles seront associées au processus. Elles pourront accepter de déménager, voire faire évoluer leur activité et devenir elles-mêmes promoteurs. Quant à l'Etat, il définit les règles concernant les affectations et le gabarit des futurs immeubles. Mais c'est le secteur privé qui constitue le véritable moteur de la réalisation du quartier. Il y aura un boom dans un premier temps, puis le rythme sera dicté par la disponibilité des terrains. L'aménagement pourrait s'étaler sur une trentaine d'années. Mais de toute façon, ce quartier ne sera jamais fini. Comme les Eaux-Vives, qui continuent à évoluer.

- Revenons au logement: le Grand Conseil a voté un crédit de 300 millions pour permettre à l'Etat de constituer un socle de 15% de logements d'utilité publique en dix ans, comme le stipule l'accord immobilier signé en décembre. Quelles seront vos premières actions?

- En 2007-2008, l'Etat dépensera les trente millions annuels votés par le parlement pour l'acquisition de cinquante-six immeubles de la Fondation de valorisation de la Banque cantonale de Genève. Ce qui représente 1522 logements. Cela va accélérer la fin des activités de cette fondation, qui grève les finances de l'Etat.

- Est-ce vraiment le rôle d'un ministre libéral?

- Quand j'étais député au Grand Conseil, je m'y opposais car c'est une forme d'étatisation du sol. Mais cela fait partie de l'accord sur le logement, qui implique des concessions de part et d'autre. Celle de la droite consiste à créer un parc de logements d'utilité publique en mains de l'Etat par le biais d'acquisitions et de constructions d'immeubles. Celle de la gauche est de renoncer à la proportion de deux tiers de logements sociaux dans les nouvelles réalisations.

- Vous êtes aussi parvenu à un compromis sur la surélévation d'immeubles, combattue par référendum. Un grand pas...

- L'accord sur la surélévation, qui sera présenté le 5 juin, est la confirmation que l'on peut parvenir à des consensus sur la question sensible du logement à Genève. Après celui du mois de décembre, il a une portée symbolique au moment où l'on parle du développement de la Praille-Acacias. Il démontre qu'il y a une volonté générale d'avancer.

- Vous multipliez les efforts, mais ce n'est pas suffisant: en 2006, seuls 1200 logements ont été construits, alors que le plan directeur cantonal en prévoit 1600 par année. Le canton est-il condamné à la pénurie?

- L'Etat ne détient pas la solution au manque de logements et ne maîtrise pas le taux de pénurie. La démographie y est pour beaucoup. Chaque année, environ 4000 personnes arrivent à Genève. Or, selon les statistiques, un ménage sur deux est composé d'une personne seule, et on compte en moyenne deux personnes par logement. A ce rythme, il faudrait 2000 logements par année rien que pour absorber cette hausse démographique. On en est loin. Soyons francs: si le rythme actuel se poursuit, on ne va pas y arriver. L'Etat fait ce qui est en son pouvoir pour que la situation soit la moins tendue possible.

- Deux initiatives de l'Association de défense des locataires portant sur le logement social menacent votre politique. Or, l'Asloca gagne toujours en votation...

- Jusqu'à présent, oui. Mais cette fois, il faudra qu'elles soient refusées par le peuple parce que ce que propose l'Asloca, c'est la politique d'il y a vingt ans, qui a échoué. Le Conseil d'Etat doit convaincre les Genevois que sa méthode, qui consiste à laisser plus de liberté aux promoteurs privés et à investir 300 millions dans un socle de logements d'utilité publique, est meilleure. Contrairement à la situation qui prévalait avec le système HLM, auquel l'Asloca s'accroche aujourd'hui, les immeubles qui offriront du logement social resteront désormais en mains publiques.

- Vous avez récemment suscité la polémique en décidant de vendre la villa Rive-Belle, située au bord du Léman. On vous a accusé de brader les biens de l'Etat. D'autres ventes de ce type sont-elles prévues?

-Il ne s'agit pas de brader, mais de vendre les bijoux de famille au prix fort. Nous sommes dans un processus d'assainissement des finances publiques, et ce n'est pas en se contentant de faire deux cents millions de bénéfice par année que l'on va rembourser notre dette. Le canton doit se doter d'un plan de désendettement, qui passe par la vente de biens immobiliers dont l'Etat n'a pas l'utilité. Cette villa au bord du lac, aussi jolie soit-elle, est quasi abandonnée depuis quinze ans. Et nous allons poursuivre cette stratégie: nous travaillons sur un plan de libération de la Vieille-Ville. Un certain nombre de services de l'administration municipale et cantonale n'ont rien à faire ici. Ils pourraient être relogés dans une cité administrative, projet que nous sommes en train d'étudier. La Vieille-Ville, dont le prestige est tel qu'il n'est pas quantifiable, sera revalorisée. Tout est ouvert: nous pourrons vendre, louer, construire du logement et accueillir des bureaux.