Elle s’annonçait spectaculaire, épique et indécise. Or, la campagne interne au PDC du Jura opposant les colistiers au Conseil des États Anne Seydoux la sortante et Pierre Kohler le trublion n’a pas lieu. On parle beaucoup d’eux, mais ils sont invisibles. Ceux qui salivaient de les voir s’affronter lors de débats déchantent. Pierre Kohler a refusé. «Mais je ne refuse pas de répondre aux journalistes», nuance-t-il, brandissant deux documents devant prouver qu’il n’est pas le «ladykiller» que les partisans d’Anne Seydoux fustigent.

Le premier a trait à sa «mise à disposition» de son parti, le PDC, en mars, dans lequel il demande à la présidence du parti «si ma candidature au Conseil des États pourrait être utile au Jura». Le second fait suite au congrès démocrate-chrétien du 19 juin, au cours duquel le PDC a décidé de lancer le duo explosif Seydoux-Kohler et dit ceci: «Je ne veux participer qu’à un minimum de débats, voire à aucun, écrit Pierre Kohler. Je souhaite qu’Anne Seydoux, sortante, soit notre représentante.»

«On m’a toujours reproché de m’autoproclamer candidat, explique l’ancien maire de Delémont. Là, pour une fois, j’ai fait les choses en ordre. J’ai même dit à mon parti que si le congrès ne me retenait pas, je ne serais pas candidat sauvage. On ne peut pas dire que je ne suis pas loyal à mon parti et à ma colistière.»

La réalité est plus nuancée. Anne Seydoux et Pierre Kohler ne font pas campagne ensemble, mais bien l’un contre l’autre. «Absolument pas, rétorque Pierre Kohler. Anne Seydoux est ma colistière, pas mon adversaire.» Elle ne pense pas la même chose et voit en Pierre Kohler un démon: «C’est une personne qui représente le contraire de ce que j’apprécie en politique», accuse-t-elle.
«Moi, je n’ai aucun problème avec elle, reprend Pierre Kohler, comme je n’en ai jamais eu avec mes colistiers. Ce sont eux qui ont un souci.» À propos de la stratégie d’attaque à son encontre d’Anne Seydoux: «Peut-être aurait-elle davantage à gagner à adopter une attitude positive plutôt qu’à vouloir me dénigrer.»

Campagne en coulisse

La situation n’est en fait pas pour déplaire à Pierre Kohler, qui peut mener sa propre campagne, en coulisse, avec l’habituel détachement qui l’a toujours conduit au succès. Candidat contre l’avis de son parti en 1993, il avait accédé à 29 ans au gouvernement jurassien où il est resté neuf ans, avec une réélection de justesse en 1998. En 2002, il quitte l’exécutif et annonce vouloir aller au Conseil des États. Il s’exile quelques semaines en Chine et à son retour, le PDC a composé un ticket féminin pour les États. Il est rabaissé au rang de colistier de François Lachat pour le National. Qu’il éjectera sans vergogne en octobre 2003. En 2008, après une seule législature à Berne, il obtient le plus spectaculaire de ses succès en renversant le maire socialiste sortant de Delémont, Gilles Froidevaux.

Toutes les campagnes de Pierre Kohler se ressemblent. Goguenard, il affiche un apparent désintéressement et surfe sur la fébrilité de ses adversaires. Et, surtout, il s’applique à être invisible. «Pour la mairie de Delémont, en 2008, j’avais été malade durant les trois semaines qui avaient précédé l’élection, je n’avais pas pu sortir», se souvient-il. C’est en fait sa recette. Il sait que moins on le voit, plus on parle de lui.

Son fait de campagne de 2015: une annonce dans des magazines locaux, sous la forme d’une pleine page entièrement blanche. À l’exception de la mention de son site internet. Pas de programme, pas de promesse, rien d’autre qu’une pub pour une «marque» qui interpelle et le singularise.

«Une chance sur deux»

«J’ai une chance sur deux d’être élu, dit-il quand on l’interroge. Si j’y arrive tant mieux, si je suis battu, tant mieux aussi. J’ai des projets personnels. Si je ne suis pas élu le 18 octobre, la politique, c’est fini pour moi.» Et de faire remarquer qu’à Berne, il fonctionnerait différemment d’Anne Seydoux. «Je serais le VRP du Jura et je prendrais une autre commission que celle de la justice. J’ai aussi des contacts plus francs avec le groupe PDC», insinuant qu’entre Anne Seydoux à l’esprit indépendant et les pontes démocrates-chrétiens nationaux, les rapports sont parfois tendus.
Un Pierre Kohler qui veut rêver de Conseil fédéral. «Je ne ferme pas la porte. Il faudrait un alignement des planètes, mais pourquoi pas.»

S’il sait qu’il n’a jamais perdu une élection, sinon lorsqu’il était encore jeune démocrate-chrétien en 1991, Pierre Kohler est conscient qu’il joue à quitte ou double. «Il ne faut pas s’inquiéter pour moi, je ne ferai pas de dépression si je ne suis pas élu. Je reste président de swissdigital qui regroupe 220 entreprises dans les réseaux câblés. J’ai toujours des activités en lien avec la Chine. J’ai mis en sourdine un projet qui me tient à cœur: le premier ministre du Kosovo, Isa Mustafa, un ami, m’a sollicité pour être son conseiller économique et financier. Alors, si c’est le choix des Jurassiens, je file le 19 octobre à Pristina. J’ai encore d’autres projets familiaux.»

Pourtant, Pierre Kohler ne peut masquer l’expression lumineuse de ses yeux lorsqu’il évoque ce qui serait son aboutissement politique, le Conseil des États qu’il convoite depuis 2003. Alors, avec une méthode à nulle autre pareille, celle qui a fait son succès jusqu’ici, Pierre Kohler orchestre son invisibilité. S’il a pu éjecter François Lachat, «en le devançant même chez lui à Porrentruy» rappelle-t-il dans un immense éclat de rire, il a peut-être plus de 50% de chances de faire de même avec Anne Seydoux le 18 octobre.