Au premier contact, il avait proposé un rendez-vous à 3 heures du matin pour gravir un sommet et partager le petit déjeuner au lever du soleil. Finalement, nous nous sommes mis d'accord pour quelque chose de plus doux, l'hôtel-restaurant de Fafleralp, à 1900 mètres d'altitude, au fond de la vallée du Lötschental.

En ces temps de vacances, Wilhelm Schnyder, 59 ans, reçoit en jeans et chemise à carreaux, avec l'inévitable accessoire du chasseur émérite: les jumelles. Il connaît bien l'endroit, car ses parents, 84 et 90 ans, ont un petit chalet dans le voisinage. Fafleralp, c'est là qu'il aime recevoir ses amis, dont Adolf Ogi. «On a fait ici une sortie mémorable lors de sa présidence», se rappelle-t-il. «Dolfi» n'est qu'à une portée de tunnel, de l'autre côté de la montagne, à Kandersteg. «Il a beaucoup fait pour le Valais», remarque-t-il avec un zeste de nostalgie. Beaucoup fait, cela veut dire que quelques dizaines de millions de francs ont pris grâce à lui le chemin des caisses cantonales.

Vallée en cul-de-sac, le Lötschental – une fois passés les chantiers du tunnel de base du Lötschberg – conserve son caractère mystérieux d'Alpenland entouré d'un chapelet de montagnes comme deux rangées de dents tordues. «J'ai un lien très étroit avec cet endroit, précise-t-il, mais je n'en fais pas une fixation identitaire.» C'est ici toutefois qu'il a failli terminer prématurément sa vie un jour d'août 1966 en gravissant le Sattelhorn. Alors qu'il dévissait, Jean-Daniel Mudry, l'actuel président de Swiss Ski, stoppa la mortelle glissade en plantant son piolet, sauvant ainsi la cordée. «C'était un samedi, se souvient Wilhelm Schnyder. Le lundi, j'ai vendu la corde, le piolet et les crampons. Depuis, je suis devenu un marcheur de moyenne montagne.»

A l'heure du dîner, en ces hauteurs, on aurait parié sur la simplicité d'une croûte au fromage avec deux cornichons et un brin verdoyant de persil. Mais nous sommes tombés d'accord pour un cordon bleu, frites, carottes, brocolis et tomate au four. Le tout arrosé d'une Dôle des Monts. Reste que, sur un cordon bleu, on n'a pas forcément grand-chose à dire. Celui-ci n'échappait pas à la règle, parfaitement construit, viande de veau, jambon et fromage. Avec peut-être le label qualité Valais Excellence pour les frites.

«Si on avait demandé à Marlyse ce que j'allais prendre, observe-t-il, elle aurait dit un cordon bleu.» Marlyse, c'est son épouse, sa conseillère de l'ombre. Comme pour l'inspecteur Colombo, il n'y a pas de Willy sans sa femme. A la différence qu'elle est bel et bien réelle. Willy, donc, pour les intimes, est le doyen des conseillers d'Etat valaisans. C'est sa troisième et sans doute dernière période à la tête des Finances. Bien que d'un abord très aimable, doté d'un entregent à toute épreuve, Wilhelm Schnyder compte quelques surnoms désobligeants dans le microcosme politique valaisan: renard, slalomeur. Mais on voit rarement ses contempteurs à découvert. Sans doute que sa position de ministre du Trésor les rend prudents. Il n'empêche, il a le sens inné du parti – la majorité cantonale démocrate-chrétienne – dont les intérêts se confondent bien souvent avec ceux du canton.

On ne va toutefois pas gâcher cet excellent cordon bleu avec de la politique politicienne. Cet été, Wilhelm Schnyder lit un ouvrage sur l'intolérance de Heiner Geissler, un auteur «à tendance sociale progressiste». Il se pourrait que, dans dix ans, la population suisse compte un million de musulmans. «Nous avons aujourd'hui envers cette religion plus qu'une certaine réserve, observe-t-il. Ce livre montre comment de part et d'autre on doit cultiver la tolérance pour réussir à construire une société nouvelle.»

La tolérance, il l'applique, mais il la revendique aussi. Notamment au sujet du refus valaisan du partenariat entre personnes du même sexe: «J'accepte que les gens défendent leurs opinions et qu'ils obtiennent finalement gain de cause. Mais je demande aussi que mes opinions ne soient pas stigmatisées comme rétrogrades.» Sur le plan politique, il y a plus important. Le grand argentier lorgne vers l'or de la BNS: «Maintenant que le fonds de solidarité est axé sur les besoins de la Suisse, il faut soutenir la position du Conseil fédéral: un tiers pour l'AVS, un tiers pour les cantons et un tiers pour la Fondation de solidarité.»

Après un dessert aux myrtilles, spécialité de la région, la bienséance imposait d'aller dire bonjour à Marlyse qui avait mis au frais une bouteille de Petite Arvine de Fully. Mais aussi de s'interroger sur l'avenir. La suite de sa carrière politique? Le Conseil national en 2003? Questions qui valent invariablement un joker. Il faut donc évoquer une éventuelle retraite – «J'ai envie d'écrire un roman policier.» Tiens. Dans quel style? A-t-il déjà l'intrigue? Ce serait basé sur un crime manqué. Ou sur quelqu'un qui serait mort de peur face à un pistolet en carton. Marlyse sourit. Il faut finir la bouteille.

Sur le chemin du retour, Wilhelm Schnyder pointe ses jumelles sur les alentours. Où sont-ils ces fameux cerfs du Lötschental? C'est encore trop tôt. Ou trop tard. Enfin, au moment de quitter Fafleralp, dans le rétroviseur, on le voit repartir seul sur le chemin. C'est sûr, il va «jumeler» tard ce soir, selon le terme des chasseurs. Avec Marlyse, sur la terrasse. Et demain, il ira de l'autre côté de la montagne, à Kandersteg, fêter les 60 ans de son copain «Dolfi».