En décembre dernier, il se disait «heureux de vivre à Genève, mais choqué par les mesures discriminatoires prises à son égard». Irrité, blessé par les soupçons qui pèsent sur sa candidature à la naturalisation, le Saoudien Yeslam ben Laden va pourtant, selon des proches, quitter la ville du bout du lac pour aller s'établir à Gstaad vers le mois de juin. Sa société, Saudi Investment Company, également. Le mécène saoudien aurait obtenu du canton de Berne un forfait fiscal intéressant. Même si le montant de la fortune du millionnaire Yeslam ben Laden n'est pas connu, la perte fiscale pour le fisc genevois pourrait être importante. Cela étant, ce départ soulève plusieurs questions. Le Conseil d'Etat, qui a émis un préavis négatif sur sa naturalisation, le 20 septembre 2000, assume-t-il les conséquences de sa décision? N'a-t-il pas agi sous l'emprise de pressions ou de la crainte?

A considérer à quelle vitesse le dossier de cette naturalisation controversée avance, on serait tenté de le croire. L'affaire est pendante auprès de la commission de réexamen en matière de naturalisations du Grand Conseil depuis l'automne dernier. Commission qui peine à obtenir des informations concrètes qu'elle attend toujours du Conseil d'Etat. Ce n'est qu'après Pâques que la commission va auditionner Yeslam ben Laden. On peut toutefois se demander comment le législatif tranchera la question, transmise comme une «patate chaude» par le gouvernement. En pleine année électorale, il est clair que ce type de dossier a une teneur quelque peu explosive. Quant à l'avocat du mécène saoudien, Guy Fontanet, il fulmine: «Ce qui m'étonne, c'est qu'on ne dise pas pourquoi on ne veut pas le naturaliser.» Et l'avocat de s'interroger: «Quelle est donc cette justice administrative qui se cache derrière un écran de fumée?»

A ce jour, la commission parlementaire dispose de «quelques informations, mais il manque des preuves pour les étayer», relève un commissaire. Les principaux documents auxquels se réfère la commission proviennent notamment d'Internet, mais aussi de l'ouvrage du journaliste Richard Labévière, Les dollars de la terreur, qui semble établir des liens entre Yeslam ben Laden et son demi-frère, le terroriste présumé Oussama ben Laden. Ce dernier est soupçonné par les Etats-Unis d'avoir été l'instigateur des attentats commis en août 1998 contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar es-Salaam. Sans avoir déposé de plainte contre le journaliste, Yeslam ben Laden conteste néanmoins certains faits révélés dans le livre. Par exemple, certificat de décès à l'appui, le millionnaire saoudien prouve que son frère Salem ben Laden n'est pas mort dans un avion que Yeslam aurait abattu au-dessus de Riyad, comme l'écrit le journaliste, mais en ULM près de la ville de Fort Sam Houston (Texas).

Des sources proches des services de renseignements fédéraux avouent ne pas disposer de nouvelles informations et considèrent comme une «évidence» le fait que Yeslam ben Laden ait été contacté par la CIA. Mais aussi par d'autres services secrets. L'intéressé aurait rencontré les services secrets américains à trois reprises, mais aurait refusé de collaborer. Est-il en train de payer ce refus?

Connaissant Yeslam ben Laden, Michel Rossetti, l'ancien maire radical de la Ville de Genève, trouve «déplorable» qu'on en soit arrivé là. «Les procédures menées tant au plan fédéral, cantonal que municipal n'ont rien révélé de compromettant. Je ne vois pas dès lors pourquoi on a agi de la sorte.» De son côté, le conseiller d'Etat écologiste Robert Cramer, qui a été l'avocat de Yeslam ben Laden avant d'accéder à l'exécutif cantonal, juge cet état de fait «éminemment regrettable» et trouve dommage que l'intéressé «doive s'autobannir. Il devrait attendre sereinement la décision», estime-t-il. Forcé de se récuser lorsque le Conseil d'Etat a émis le préavis négatif pour la naturalisation de Yeslam ben Laden, Robert Cramer admet néanmoins que «les autorités ne sont pas infaillibles, elles peuvent se tromper».

Les feux des projecteurs ont été dirigés sur la personne de Yeslam ben Laden en décembre dernier, quand le gouvernement avait refusé d'inaugurer les «Radeaux des communautés», projets genevois d'Expo.0.2, parce qu'ils étaient financés à hauteur de 80 000 francs par le millionnaire saoudien. Raison invoquée par l'exécutif: il ne souhaitait pas cautionner ainsi la naturalisation du mécène.

Un personnage discret

Si l'affaire avait fait grand bruit à la fin de l'année dernière, le personnage lui-même est resté très discret. Marié à une Suissesse avec laquelle il a eu trois enfants, divorcé en 1988, il vit aujourd'hui avec une Genevoise. Très introduit dans la société genevoise et la communauté arabe, ce diplômé universitaire qui a étudié les sciences économiques en Suède et aux Etats-Unis, a octroyé diverses aides financières à l'art et à la culture à Genève ainsi qu'au cinéma. Un familier révèle même que, l'an dernier, il a reçu dans sa maison de la Côte d'Azur le jury du Festival de Cannes pour ses délibérations sur les films au concours. Mais aujourd'hui, celui qui dirige la Saudi Investment Company depuis 1980, se sent paralysé par les soupçons que le Conseil d'Etat fait peser sur lui. Il a ainsi souhaité ne pas participer au projet «Espace Rousseau». «Je crains que ma participation ne soit une source de problème», précise-t-il dans une lettre adressée à l'Association pour l'aménagement de cet espace culturel. Yeslam ben Laden ne va pas pour autant délaisser ses activités de mécène puisqu'il va créer, à Gstaad, une fondation pour la culture qui portera son nom.