La conseillère d'Etat Isabelle Chassot évoque l'avenir de l'Alma Mater de Fribourg et fait le point sur les mutations en cours dans les domaines de la formation et des Hautes Ecoles. Mots d'ordre: appliquer la réforme des études selon le modèle de Bologne, engager plus de moyens pour la formation et la recherche, et assurer une meilleure collaboration entre les cantons et la Confédération.

Le Temps: L'Université de Fribourg frôle les 10 000 étudiants. C'est 800 de plus que l'année dernière…

Isabelle Chassot: C'est une progression énorme. En quinze ans, le nombre d'étudiants a doublé. Je suis toujours frappée de constater que d'aucuns la voient encore comme une petite institution alors qu'elle appartient aux moyennes et grandes universités de notre pays. Avec les Hautes Ecoles qui se mettent en place, Fribourg est prêt à investir dans la formation.

– Quel rôle joue l'Alma Mater dans le développement du canton?

– L'université est une carte de visite. Elle accueille des étudiants de toute la Suisse, parce qu'elle offre un enseignement bilingue. Des étudiants de toute l'Europe convergent aussi vers Fribourg dans le cadre du programme Erasmus, afin de bénéficier de cet environnement aux confluents de deux mondes. C'est une chance unique, pas seulement linguistique mais également culturelle. Avec un quart des étudiants qui provient de Fribourg, dont plus de la moitié sont des femmes, l'université participe pleinement à la démocratisation des études.

– L'Université de Fribourg ne souffre-t-elle pas d'un déficit d'image?

– Oui. Nous devons apprendre à mieux vendre nos points forts. Fribourg doit se profiler comme une université bilingue dans une Suisse plurilingue et comme un lieu scientifique de qualité dans le domaine des sciences sociales et humaines. La première faculté de l'Université de Fribourg a été celle de théologie, qui a ouvert Fribourg sur le monde. Puis celle de droit a obtenu ses lettres de noblesse grâce à la qualité de son enseignement en droit européen ou en droit privé. Mais également en instituant des journées de formation continue dans des domaines pointus comme le droit de la construction ou celui de la circulation routière. Avec un enseignement profilé dans les sciences de la communication et des médias, Fribourg possède un autre atout avec un haut potentiel de développement.

– Investir sur ces pôles de pointe, c'est la stratégie à suivre?

– L'université doit se développer sur des domaines porteurs. Ces pôles donnent une image forte et structurante à l'institution. Mais pas seulement. Les enseignements spécifiques, qui ne sont donnés nulle part ailleurs, doivent également être maintenus. Par exemple, Fribourg a engagé un professeur de littérature espagnole et hispano-américaine. C'est la seule chaire en Suisse qui réunit ces deux domaines d'enseignement et de recherche dans une approche interculturelle.

– N'y a-t-il pas un risque de voir certaines recherches disparaître parce qu'elles n'auront plus une compétitivité économique suffisante?

– On n'échappe pas aux pôles de compétence. L'université n'en comptera pas plus de six ou sept. Aujourd'hui, l'analyse et la sélection des domaines sont en marche dans toutes les facultés. Pourtant, je suis une partisane du maintien de l'ensemble des facultés. Supprimer certains domaines d'enseignement sous prétexte qu'ils sont moins fréquentés signifie se priver d'un pan essentiel de la réflexion humaine. Nous ne devons pas réfléchir uniquement en termes financiers mais être les gardiens et les promoteurs d'une réflexion universelle. L'interdisciplinarité est donc essentielle. Et il faut se battre pour la renforcer et ne pas concentrer les moyens sur les seules sciences exactes.

– Justement, avec la stagnation annoncée des recettes, comment assurer la bonne marche de la réforme?

– Nous sommes à un moment crucial. La Confédération doit rendre public son plan d'action, notamment sur la question des moyens pour la recherche et l'enseignement pour les années 2004 à 2007. Berne ne peut pas imposer une vision de l'avenir sans donner aux universités les moyens de réaliser les objectifs fixés. Nous devons trouver des solutions ensemble. Si la Confédération n'arrive pas à débloquer les 6% de crédits supplémentaires pour la science et la formation – et l'on peut être pessimiste sur ce point –, il faudra se poser des questions sur les autres projets qu'elle entend mettre en route. Et fixer une ou deux priorités parmi toutes les priorités que la Confédération estime nécessaires.

– L'introduction du Protocole de Bologne est-elle menacée?

– Si une aide financière n'est pas allouée, je ne suis pas sûre que la Convention de Bologne, qui va réformer la structure des études, soit introduite dans toutes les universités. Certains collègues d'autres cantons me l'ont laissé entendre. Nous avons déjà commencé à Fribourg, parce que nous n'échapperons pas à cette réforme. Toutes les facultés auront changé de système d'ici à 2005. Si le processus n'est pas amorcé ailleurs, nous vivrions un système universitaire à plusieurs réalités, qui irait à l'encontre de la mobilité voulue par Bologne.

– Quel est l'avenir du réseau BeNeFri?

– Nous avons deux partenaires naturels au sein du réseau BeNeFri: Neuchâtel et Berne. Peut-être plus pour des raisons plus politiques qu'universitaires, Neuchâtel se tourne aujourd'hui vers l'Arc lémanique. Nous le regrettons. Avec Berne, en revanche, des liens historiques, culturels et naturels existent. Mais notre université a besoin d'un axe de développement tant vers la Suisse allemande que vers la Suisse romande. BeNeFri n'est donc pas mort. Et cela même si Neuchâtel envisage une collaboration moins exclusive que nous le souhaiterions.

– A terme, l'Université de Fribourg n'a-t-elle pas intérêt à fusionner avec celle de Berne?

– C'est une importante question, qui touche à la gouvernance de nos universités. L'Alma Mater est le reflet du terrain qui l'accueille. Et l'Université de Fribourg n'est pas celle de Berne. Elles ont une histoire et des spécificités particulières. Cela n'empêche pas des collaborations étroites. Bien au contraire. Fusionner, c'est unir deux cultures universitaires différentes. Et la richesse d'une collaboration repose justement sur ces diversités. Mais l'addition des atouts de chacune peut créer un pôle universitaire fort et complémentaire. Mais avec deux identités distinctes.