Portrait

Isabelle Chevalley, l’Africaine

En Suisse, la conseillère nationale est d’abord une militante antinucléaire. En Afrique, son image est très différente: elle se présente comme une spécialiste des déchets aux objectifs très ambitieux

Il y a deux Isabelle Chevalley: la Suissesse et l’Africaine. La Vaudoise, candidate malheureuse au Conseil d’Etat au printemps dernier, est connue. L’autre, beaucoup moins. L’autre, c’est celle qui a obtenu cette année son passeport diplomatique du Burkina Faso. Celle qui achève un livre sur la récupération des déchets destiné à un public africain. Celle, enfin, qui vient de se lancer un formidable défi: faire reculer la superficie de l’immense décharge de Dakar au Sénégal – où elle vient de passer une semaine au début de ce mois –, cela avec l’aide du troisième cimentier de France, le groupe Vicat. Isabelle Chevalley, c’est «la femme qui veut nettoyer le continent», selon le magazine Jeune Afrique.

Il est souvent difficile de digérer un échec à l'issue d'une course électorale. Ce ne fut pas le cas pour Isabelle Chevalley. Elue, elle n’aurait plus pu courir l’Afrique comme elle adore le faire depuis vingt ans. Ce continent, c’est sa deuxième vie, sa deuxième identité, qu’importe la couleur. Là-bas, une femme a dit d’elle: «Elle a la peau blanche, mais le cœur noir.»

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Des bijoux recyclés

Elle a eu le coup de foudre lors d’un premier séjour aux Comores. «J’ai découvert la sobriété, la simplicité et la gentillesse de gens qui n’ont rien mais qui donnent tout.» Aujourd’hui, elle part tous les deux mois en Afrique pour des séjours de quatre à quinze jours. A Berne, elle préside certes l’intergroupe parlementaire Suisse-Afrique, mais seuls quelques initiés connaissent sa passion pour le recyclage des déchets. A son bras, elle porte un sac fabriqué avec des sachets d’eau décoré avec des pagnes. Et à son cou, un collier produit avec des sachets en plastique fondus puis transformés en perles.

Au Burkina Faso, au Congo ou encore au Liberia, Isabelle Chevalley donne des conférences à ce sujet. Le gouvernement de Monrovia l’a même invitée à présenter une étude. Il la reçoit presque comme une cheffe d’Etat, mettant à sa disposition une limousine et des gardes du corps pour assurer sa sécurité. Elle s’en amuse: «J’ai moins peur en me promenant le soir à Ouagadougou qu’à Lausanne, où j’évite les parkings mal éclairés.»

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Le passeport diplomatique du Burkina Faso

Chacun de ses déplacements est lié à un engagement, un combat. Dans des circonstances rocambolesques au Niger, l’écologiste – qui veut prouver que la filière de l’atome n’est pas si propre que cela – parvient à visiter et même à photographier les mines d’uranium, alors que c’est strictement interdit par la sécurité. Au Burkina Faso, elle noue une relation de confiance avec le président de l’Assemblée nationale Salifou Diallo – tout récemment décédé d’une crise cardiaque – dont elle était devenue une conseillère, «non rémunérée», précise-t-elle. Elle œuvre dans la santé et la formation professionnelle. Elle lance un transfert de matériel médical depuis le CHUV ou alors cherche un formateur pour réparer des boîtes automatiques de voiture. Alors que les autorités songeaient à la décorer, elle a décliné d’emblée – c’est interdit aux parlementaires fédéraux. Elle a accepté de recevoir un passeport diplomatique.

Sa grande affaire, ce sont les déchets, leur gestion et leur recyclage. A l’étranger, tandis que les touristes se précipitent sur les plages ou au musée, elle demande toujours à pouvoir visiter une décharge. Lorsqu’elle découvre celle de Mbeubeuss à Dakar au Sénégal, c’est le choc. Elle peine à retenir ses larmes. Le tableau est dantesque, sans parler de la puanteur, insupportable: une montagne de déchets de 60 hectares qui s’étend à perte de vue sur 2,5 kilomètres, mais aussi une petite ville où s’affairent 3 500 personnes, des recycleurs qui y génèrent un chiffre d’affaires de 26 000 francs par jour. Lorsqu’elle découvre cette situation en février 2016, elle se promet: «Un jour, je reviendrai ici avec une solution.» (voir ci-dessous)

Le scepticisme de la Banque mondiale

Ces dix-huit derniers mois, Isabelle Chevalley a rencontré des dizaines de personnes, dont Guy Sidos, le CEO du groupe Vicat, le troisième cimentier de France, qui lui a promis son aide lors d’un déjeuner à Lyon. Elle vient de retourner sur place pour s’entretenir avec des politiciens, des fonctionnaires et surtout les recycleurs qui s’affairent sur la décharge. De manière générale, l’écho est positif. Seul bémol: sa visite à la Banque mondiale, une source de financement possible, se déroule mal. Le collaborateur qu’elle y voit se montre très sceptique: «Il n’y aura pas de solution pour cette décharge avant vingt ans», lâche-t-il. Isabelle Chevalley n’a pas apprécié ce fatalisme: «Nous nous sommes engueulés», avoue-t-elle.

Pour faire avancer le projet, la Vaudoise compte sur l’aide de Patrick Roussillon. Cet homme d’affaires de 60 ans, qui dispose d’une expérience de vingt ans dans le secteur des déchets, jouera le rôle de coordinateur du projet. «Isabelle Chevalley est une locomotive, une femme de cœur et d’action», dit-il. Avec elle, il se donne deux ans pour «faire bouger les choses».


La solution passe par une cimenterie

Pour s’attaquer au problème de la décharge de Mbeubeuss, Isabelle Chevalley compte sur l’appui de la cimenterie que le groupe Vicat possède à Dakar. Jusqu’à présent, les gestionnaires des déchets ne jurent que par deux religions pour les évacuer. Les uns pratiquent l’enfouissement, ce qui ne résout rien. Les autres recourent à l’incinération classique, une méthode très polluante tant les fumées qu’elle dégage sont chargées de dioxine.

Isabelle Chevalley prône une troisième voie. «En amont, nous recyclons tout ce qui est possible. Puis nous brûlons la fraction incinérable des déchets en cimenterie». L’avantage de cette solution? La cimenterie, qui travaille à haute température (1 600 degrés), ne pollue pas, car elle ne produit pas ces dioxines.

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