Le Temps: La défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump représente une occasion historique manquée pour les femmes comme pour les politiciennes. Son accession à la Maison Blanche aurait permis de briser le plafond de verre le plus élevé au monde. Êtes-vous déçue?

Isabelle Moret: Oui. L’élection d’une femme à la tête de la plus grande puissance mondiale aurait permis une réelle avancée des femmes en politique. Hillary Clinton aurait représenté un modèle permettant à d’autres femmes de se demander: «Pourquoi pas moi?» Disposer de telles figures est essentiel au changement des mentalités. Plus on verra de femmes à la tête des conseils d’administration, des grandes entreprises, des Etats, plus cela fera partie de la normalité et ne sera plus un sujet de discussion.

– Depuis début novembre, vous présidez H +, l’association faîtière des hôpitaux de Suisse. Pourquoi cet engagement? Ne va-t-il pas vous lier les mains au parlement dans les dossiers touchant à la santé?

– Non, je n’aurai pas les mains liées. Bien au contraire. H + regroupe l’ensemble des acteurs de la branche hospitalière, des cliniques privées aux hôpitaux publics, en particulier les HUG ou le CHUV. Un défi de taille puisque les hôpitaux génèrent une grosse partie des dépenses de santé, un défi qui me permettra aussi de mettre les mains dans le cambouis. La santé et les coûts qui en découlent sont en effet une préoccupation pour chacun d’entre nous. Il est essentiel d’agir à la source et de participer concrètement à l’amélioration du système et à la maîtrise des coûts de la santé. L’opportunité m’en est donnée à la tête de H +. J’ai toujours eu une ligne claire en ce qui concerne les lobbys. C’est pourquoi j’ai toujours refusé de faire partie du conseil d’administration d’une assurance maladie: je trouvais cela incompatible avec mon mandat au sein de la commission de la santé.

– Cette année, les primes d’assurance maladie ont encore augmenté (de 4,5% en moyenne pour les adultes, de 6,6% pour les enfants). Quelles sont les principales pistes pour contenir les coûts de la santé?

– L’une de mes grandes préoccupations, c’est précisément l’augmentation des coûts de la santé. Depuis l’entrée en vigueur de la loi sur l’assurance maladie (LAMal) en 1996, les coûts de la santé ont doublé, donc les primes ont suivi le même chemin. Nous ne pouvons pas nous permettre de doubler à nouveau ces montants durant ces 20 prochaines années, car la classe moyenne ne pourra plus suivre. A la tête de H +, je pourrais suivre de près un des secteurs qui génère le plus de coûts et chercher des solutions pour juguler l’explosion des coûts de la santé, donc des primes.

– Pensez-vous qu’il s’agit du domaine où il existe le plus grand potentiel d’économies?

– Non. La solution est multifactorielle. Il faut agir sur l’ensemble des domaines de coût. D’abord, les assurés doivent se responsabiliser en Suisse romande surtout, puisque l’on constate que les coûts sont mieux maîtrisés en Suisse alémanique et donc les primes plus basses. Nous devons continuer d’expliquer qu’on ne se rend pas chez le médecin pour le moindre bobo et qu’il faut éviter lorsque ce n’est pas impérativement nécessaire de se rendre aux urgences d’un hôpital; elles coûtent en effet plus cher qu’une consultation en cabinet privé ou un appel à la centrale des médecins.

– Êtes-vous favorable à une augmentation de la franchise ou à une adaptation de la franchise au coût de la vie?

– C’est vrai que la franchise doit permettre de responsabiliser les assurés, mais elle ne doit pas être un frein à une consultation nécessaire. Tout est question d’équilibre! Avec une franchise trop élevée, il existe un risque que les gens disposant de peu de moyens ne se rendent plus chez le médecin. Le PLR défend une autre proposition, celle d’un compte épargne: un assuré en bonne santé qui n’aurait pas demandé de remboursement pendant quelques années pourrait épargner sa franchise et puiser dans ce compte en cas de maladie. Bien entendu, cela ne toucherait pas les maladies graves ou chroniques qui continueraient à être couvertes comme maintenant.

– Mais les assurés ne sont pas seuls responsables de la hausse des coûts…

– Bien entendu que non! Il s’agit aussi d’agir auprès des prestataires de soins. Réviser le Tarmed, le tarif médical des soins ambulatoires, est une priorité. Hormis quelques retouches, ce tarif n’a jamais été révisé intégralement depuis dix ans. Cela pose problème puisqu’il y a eu d’importantes évolutions technologiques: certaines opérations prennent beaucoup moins de temps, mais leur rémunération n’a pas changé et les assurés n’ont ainsi pas bénéficié financièrement des progrès. Certaines niches lucratives, en ophtalmologie ou en radiologique, doivent être corrigées. A l’inverse, la médecine de premier recours, qui regroupe les médecins généralistes et les pédiatres, n’est pas suffisamment valorisée par le Tarmed. Conséquence: un manque de médecin de premier recours, en particulier dans les périphéries, alors qu’il s’agit d’un chaînon essentiel pour assurer une médecine de qualité aux coûts maîtrisés. Mais les partenaires tarifaires n’ont pas réussi à s’entendre: H + a bien déposé un projet de tarif, les assureurs ont présenté des propositions, mais les médecins ont désavoué la direction de la FMH. C’est regrettable de ne pas être parvenus à aboutir à une solution négociée. C’est un véritable problème qu’un seul partenaire puisse bloquer une réforme si essentielle pour maîtriser les coûts de la santé.

– La Confédération va donc intervenir, elle annonce un projet pour le premier semestre 2017…

– Oui. Le Conseil fédéral devra trancher. Mais il ne dispose pas de toutes les données financières en possession de la FMH. Il risque ainsi de prendre des décisions ponctuelles de rééquilibrage, alors que cela ne suffit pas. Il faut impérativement trouver un système qui permette de renégocier régulièrement les tarifs médicaux afin de les adapter aux évolutions technologiques, d’éviter les blocages et de permettre aux assurés d’en tirer des bénéfices en cas de diminution des coûts.

– Êtes-vous favorable à une plus forte intervention de l’Etat, comme régulateur du système de santé?

– La santé s’inscrit déjà dans un système de concurrence régulée. Et c’est juste, car on ne peut appliquer à la santé un système entièrement libéral basé sur la concurrence: il est dans l’intérêt public de disposer d’un cadre fixé par l’État. Mais cela engendre aussi des effets négatifs. Par exemple, normalement quand il y a trop d’offres, les prix baissent. Dans le domaine de la santé, les prix et les tarifs sont fixés ou validés par l’Etat, ils ne diminuent donc pas facilement. On devrait donc disposer d’un mécanisme souple permettant de s’assurer que les rémunérations fixées par l’État sont correctes. Ainsi, concernant le prix des médicaments, je suis favorable à un droit de recours des assurances maladie, qui représentent les assurés, et des hôpitaux contre les décisions de fixation des prix, lorsqu’il est trop élevé. Actuellement, seules les industries pharmaceutiques peuvent recourir pour demander une augmentation du prix des médicaments.

– En 2017, les primes des enfants vont beaucoup augmenter. Êtes-vous favorable à l’idée d’exonérer les enfants du paiement des primes d’assurance-maladie?

– Je ne suis pas favorable à la gratuité des primes des enfants. En revanche, c’est juste qu’ils ne paient pas de franchise. Mais parallèlement, il est nécessaire d’intervenir pour soulager les familles. Premièrement en augmentant les subsides cantonaux pour les enfants. Deuxièmement, il s’agit de créer une nouvelle classe de prime maladie pour les jeunes de 19-25 ans. Objectif: des primes inférieures à celles des adultes.

– Vous êtes rapporteuse de commission pour la réforme «Prévoyance vieillesse 2020», qui menace de sombrer en raison des divergences entre le Conseil des Etats et le Conseil national sur la compensation de la baisse des rentes du 2e pilier. Comme la majorité du Conseil national, vous êtes opposée à une augmentation de 70 francs de la rente AVS pour contrebalancer la diminution dans la prévoyance professionnelle. Pourquoi?

– Je suis pour le maintien du niveau des rentes pour tous et à long terme, dans l’AVS et le 2e pilier. C’est le point essentiel. Ce qui diffère, c’est le moyen d’y parvenir. Comme l’a proposé le Conseil fédéral, je me bats pour compenser la baisse du taux de conversion directement dans le 2e pilier.

– Pour quelle raison?

– Une réforme de la prévoyance vieillesse pour des raisons financières est inéluctable. D’une part dans 14 ans – c’est très court! – il n’y aura plus assez d’argent pour payer les rentes AVS; d’autre part, dans le 2e pilier, le taux de conversion qui permet de convertir le capital épargné en rente est trop élevé en raison de l’allongement de l’espérance de vie, si bien que deux ans de la retraite ne sont pas financés. C’est de là que vient la proposition de diminuer le taux de conversion de 6,8 à 6%. Le Conseil fédéral a proposé un projet qui révise à la fois l’AVS et le 2e pilier. Le financement de l’AVS se ferait à la fois par une hausse de la TVA et l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans; la baisse du taux de conversion serait compensée par un mécanisme permettant d’accumuler davantage de capital retraite en augmentant la durée et le taux paritaire de cotisation, donc à moitié financé par les employeurs. Avec sa proposition, le Conseil des Etats a tout mélangé. Il ne veut pas d’une compensation du taux de conversion dans le 2e pilier, mais dans l’AVS, en augmentant la rente des nouveaux retraités de 70 francs par mois. Cela ne va pas: c’est une injustice pour les rentiers actuels et cela diminuera le pouvoir d’achat des personnes actives.

– Cette semaine, la commission de la sécurité sociale du Conseil des Etats a maintenu sa position et donc le supplément de 70 francs. Comment dépasser ce blocage?

– Maintenir le niveau des rentes du 2e pilier pour la classe moyenne est l’objectif du PLR et du Conseil national. C’est crucial, car le 2e pilier permet de garder le niveau de vie antérieur. Et avec la version du Conseil des Etats, la classe moyenne, en particulier les personnes qui gagnent entre 40 000 et 80 000 francs, et dans une moindre mesure ceux dont le revenu se situe entre 80 000 et 120 000 francs, verraient leur rente du 2e pilier baisser de manière significative. En clair, cette version du Conseil des Etats ne permettrait pas de maintenir, à la retraite, leur niveau de vie antérieur. Mais je ne baisse pas les bras, nous allons continuer de discuter avec les autres partis.

– Cela ne vous dérange pas que l’âge de la retraite des femmes soit relevé d’une année alors que l’égalité n’est pas acquise dans d’autres pans de la vie professionnelle, comme les salaires?

– Comme elles vivent plus longtemps, les femmes touchent leurs rentes AVS trois ans de plus que les hommes. Il est donc normal qu’elles cotisent au moins autant que les hommes. Par contre, il est inadmissible qu’il n’y ait pas encore d’égalité des salaires. C’est pourquoi je soutiens le projet de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, qui veut obliger les entreprises de plus de 50 employés à analyser leurs grilles de salaires tous les quatre ans. Il n’est ni compliqué ni cher pour les entreprises de se faire certifier par exemple par Equal-Salary. Une telle certification fait partie des outils modernes de gestion des ressources humaines et ne représente pas une charge trop importante pour les employeurs. Je suis également favorable aux investissements dans les lieux de garde des enfants.

– Il reste compliqué pour les femmes d’accéder aux postes à responsabilité. Êtes-vous favorable aux quotas, dans les conseils d’administration par exemple?

– Non, imposer des femmes qui pourraient devenir des alibis n’est pas un bon signal. Les dirigeantes doivent être sélectionnées sur la base de leurs compétences. Je fais moi-même partie de conseils d’administration, comme celui de Retraites populaires. Il me tient à cœur de vérifier qu’il y a assez de femmes à des postes clés et qu’il y a une égalité salariale entre hommes et femmes. C’est la même chose dans les partis politiques: il faut s’assurer qu’il y a suffisamment de candidates capables de prendre des responsabilités.


Le questionnaire de Proust:

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, qu’est-ce que ce serait?

Au lieu d’étudier le droit, les sciences de la vie à l’EPFL m’auraient passionnée

L’application la plus précieuse de votre iphone?

CFF Mobile et CamScanner

La dernière fois que vous avez pleuré?

Devant un film triste du Mozambique au nouveau festival de films de Leysin

Si vous étiez un animal, vous seriez…?

Un chat, pour son indépendance

Quel don aimeriez-vous avoir?

Claquer des doigts pour tout ranger comme Mary Poppins

Un lieu pour finir vos jours?

Les rives vaudoises du lac Léman

Vous recevez un chèque en blanc, vous avez une minute pour acheter votre rêve…

Aller dans l’espace

Quel est votre plat préféré?

Les filets mignons aux morilles

Votre meilleur remède à un coup de cafard?

Le chocolat noir

Une personne que vous admirez?

Aung San Suu Kyi pour son engagement

Une activité du dimanche après-midi?

Un match de football ou de basket en famille les filles contre les garçons


PROFIL

1970: Naissance à Lausanne

1995: Obtention du brevet d’avocat à Berne

2006: Naissance de sa fille et entrée au Conseil national

2008: Vice-présidente du PLR Suisse, jusqu’en 2016

2011: Naissance de son fils

2011: Rejoint la commission de la santé et des assurances sociales du Conseil national

2015: Meilleure élue de Suisse romande au Conseil national

2016: Présidente de H +, l’association faîtière des hôpitaux de Suisse