COMMUNAUTé

«En Italie, un plombier trouve plus facilement une place qu’un doctorant»

L’historien italien Toni Ricciardi a documenté l’immigration italienne en Suisse. Il dresse un portrait de ces nouveaux arrivants, dont il fait lui-même partie: jeunes, plus de la moitié sont diplômés, un bon tiers possèdent un titre académique

«Fuga dei cervelli», la fuite des cerveaux: l’expression essaime dans la presse italienne à la veille des élections législatives du 4 mars. Le pays à la population vieillissante s’inquiète de voir sa jeunesse formée partir. Les tensions liées à l’arrivée de requérants d’asile, thème qui hante la campagne, rendent la question plus sensible encore. Entre 100 000 et 150 000 personnes quittent l’Italie chaque année, dont près d’un quart de jeunes diplômés. Parmi eux, beaucoup se rendent en Suisse, troisième destination des émigrés italiens, après l’Angleterre et l’Allemagne.

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Les chiffres de l’Office fédéral des statistiques reflètent cette tendance en constante augmentation: les Italiens représentent 5961 arrivées en 2002, plus de 10 000 en 2008, 14 000 en 2012 et près de 19 000 en 2016. Pas étonnant dès lors que les Italiens arrivent au rang de première communauté étrangère de Suisse. Et, avec 630 000 personnes (dont 50% de double-nationaux), la Suisse compte la troisième communauté d’Italiens à l’étranger, après l’Allemagne (808 000) et l’Argentine (700 000). «Si l’on compte les travailleurs frontaliers qui vivent en France, en Italie ou en Allemagne, on arrive plutôt à 750 000 personnes», estime Toni Ricciardi, historien à l’Université de Genève.

Un nouveau visage du pays

L’immigration a changé de visage. «Les nouveaux arrivants ont entre 25 et 30 ans, plus de la moitié sont diplômés, un bon tiers d’entre eux possèdent un titre académique et même 10 à 15% un doctorat», observe Toni Ricciardi. Arrivé en 2011 avec un doctorat et une bourse pour travailler à l’Université de Genève, le chercheur fait partie de cette nouvelle vague. Né en Suisse, dans le canton de Zoug, il y a vécu ses premières années, jusqu’en 1992, lorsque ses parents ont décidé de retourner en Italie. Candidat aux élections du 4 mars, Toni Ricciardi brigue cette année, sous les couleurs du Parti démocrate (PD, centre gauche), l’un des douze sièges réservés aux représentants des Italiens de l’étranger à la Chambre basse, et vient de publier un livre sur l’immigration italienne en Suisse*.

L’historien conteste l’idée de «fuite de cerveaux» qui agite les médias italiens. Il préfère parler de circulation d’une élite transnationale: «S’il y a davantage de personnes possédant des titres académiques parmi les émigrés, c’est avant tout parce que l’Italie forme beaucoup plus d’universitaires qu’avant. Une population en soi plus mobile, portée à chercher des opportunités de travail ailleurs.»

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Nouveau visage italien

Jusqu’à la fin des années 1960, on trouve parmi les émigrés surtout des ouvriers ou des personnes sans qualifications. Aujourd’hui ils sont chercheurs, architectes, banquiers ou photographes. Ils reflètent aussi un nouveau visage de l’Italie, qui n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans les années 1950, souligne Toni Ricciardi: «Il y a 70 ans, c’était un pays jeune, avec une structure démographique similaire à celle de l’Albanie. Il n’y avait pas de travail pour tout le monde dans l’industrie. Aujourd’hui, c’est l’un des pays les plus vieux du monde. Un plombier trouve plus facilement une place qu’un doctorant.»

La crise économique qui a durement frappé l’Italie il y a dix ans a accentué le phénomène des «bamboccioni» – ou gros bébés – ces trentenaires sans emploi qui s’attardent chez leurs parents. «Le salaire d’un jeune qui vient de sortir de l’université avec un bachelor ou un master ne dépasse pas quelque 500 euros par mois, ça incite à partir», souligne Toni Ricciardi. 

A l’Institut de mathématiques de l’Université de Zurich, Camillo De Lellis, 42 ans, professeur, observe l’expansion constante du nombre de jeunes doctorants italiens. «On peut trouver des places en Italie, mais les salaires des post-doctorats sont deux à trois fois moins élevés qu’en Suisse et il est plus difficile de financer sa propre recherche», explique le scientifique. Arrivé à Zurich il y a plus de dix ans, il ne songe pas à retourner vivre en Italie. «Le pays vit mieux qu’il y a cinq ans, mais je suis déçu par la montée du populisme, dit-il. J’ai deux enfants de 11 et 3 ans, et je me suis très vite adapté à la vie en Suisse. Cela aurait été pareil dans un autre pays, je peux me sentir bien n’importe où.»

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Les ouvriers sont de retour

A côté de cette élite transnationale, la Suisse continue à accueillir une immigration d’ouvriers et de saisonniers dans l’hôtellerie, facilitée par la libre circulation. Formé comme électronicien en Italie, Sergio, 36 ans, travaille comme plâtrier à Zurich. «Je ne voulais pas rester infiniment dépendant de mes parents, dit-il. Sans relation, c’est très difficile de trouver un travail en Italie. Ici, je suis très content, je travaille dans une entreprise qui permet de se former», explique-t-il. Sergio est arrivé en Suisse il y a trois ans pour rejoindre celle qui est devenue sa femme, une seconda italienne. Lui non plus n’a pas l’intention de repartir.

Les réseaux construits depuis plusieurs décennies par les vagues successives d’immigration jouent le rôle de facilitateur pour les nouveaux venus. Au fil des décennies, les Italiens ont acquis ici une image positive, loin de l’époque des panneaux «interdit aux chiens et aux Italiens», lorsqu’ils étaient les boucs émissaires des initiatives anti-immigration. Toni Ricciardi jette un regard amusé sur la génération qui l’a précédé: «Les anciens diront tout le temps qu’ils sont Italiens. En fait, ils sont plus Suisses que les Suisses, dans leur rythme de vie, leurs habitudes. Ce sont des Italiens du dimanche, quand ils mangent à midi à la maison.» 


Breve storia dell’emigrazione italiana in Svizzera. Dall’esodo di massa alle nuove mobilità, Donzelli Editore, février 2018.

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