Ivan Pictet, associé gérant de la banque privée genevoise du même nom, vice-président de la Fondation Genève Place financière – qui a recommandé le rejet de l'initiative «Oui à l'Europe!» –, s'était engagé avec détermination, à l'époque, pour l'Espace économique européen (EEE). Dix ans après, l'enthousiasme n'est plus le même. La question est différente, bien sûr. Mais l'Europe, souligne-t-il, a changé. Et puis, il y a eu les bilatérales, et il y a le secret bancaire. Que reste-t-il aujourd'hui de son idéal européen? Ivan Pictet raconte son évolution.

«L'idéal européen, pour moi, c'était d'offrir à mes enfants la possibilité d'aller faire leurs études à l'étranger, de participer à cette construction, de se frotter à la concurrence des autres. Il y a dix ans encore, je ressentais une très forte autosatisfaction en Suisse. Je trouvais que ce pays, ne participant à rien, devait, même au prix du sacrifice de certains privilèges, s'intégrer à un ordre plus large. J'étais gêné, par exemple, que la Suisse participe à toutes sortes d'institutions de l'ONU sans en faire partie.

»A l'époque, le débat portait surtout sur l'Espace économique européen. Il n'était pas question d'abandonner sa souveraineté, mais d'obtenir des avantages réciproques. Après l'échec de l'EEE et la grande déception qui a suivi, j'étais de ceux qui étaient prêts à participer à une relance immédiate du mouvement. L'idée me plaisait.

»Le temps a passé. Beaucoup de choses m'ont fait revenir à un certain réalisme. Je reste favorable à une adhésion à l'Europe. Mais pas dans n'importe quelles conditions. Les accords bilatéraux ont été négociés, au prix de plusieurs années d'efforts. Seules quelques ratifications ont été enregistrées à ce jour, et voilà qu'on veut pratiquement nier ce qu'on a fait jusqu'ici, alors qu'on avait gardé toutes les options d'adhésion en main. Or l'initiative «Oui à l'Europe!» nous livre sans défense à une négociation que nous aborderions en situation de faiblesse.

»Je ne suis absolument pas opposé à une adhésion, mais c'est une question de «timing». La Suisse a les moyens d'être en situation de force, parce qu'elle sera un contributeur net de l'Union européenne si elle en devient membre. Je constate cependant qu'on n'a pas encore discuté, en Suisse, de ce qu'on veut lâcher et de ce qu'on veut défendre. Il y a un flou dangereux, surtout avec un gouvernement qui n'est pas homogène. Cette situation pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Et qu'on ne nous dise pas que, pour la Suisse, c'est le dernier moment pour négocier avant 2010. Cette petite bagarre de dates, ce sont des arguments fallacieux.

»Pour autant, mon idéal reste intact. Je ne suis pas isolationniste. Mais ce n'est pas une Suisse ayant mal négocié son adhésion, au mauvais moment et en position de faiblesse, que j'ai envie d'offrir à mes enfants, car ce n'est pas de cette manière qu'ils en tireront le meilleur parti. Il faut donc laisser les bilatérales entrer en vigueur, et l'on verra déjà là de quel bois l'Europe se chauffe vis-à-vis de la Suisse. Si ces accords sont bien acceptés en Suisse, les citoyens n'auront aucune peine ensuite à accepter l'adhésion.

»En dix ans, les choses peuvent évoluer. L'élargissement de l'UE modifiera la situation. L'Europe sera peut-être plus tolérante qu'actuellement. Plus sensible aux spécificités suisses. La donne politique sera peut-être plus favorable.

«Grave menace»

»Pour ce qui est de la place financière pour laquelle je m'inquiète, j'ai parfois l'impression que la population, y compris le Conseil d'Etat genevois, ignore totalement qu'elle alimente sans doute pas loin d'un tiers de notre économie genevoise. Celle-ci serait gravement menacée, en cas d'abandon du secret bancaire, un des atouts majeurs de notre système, d'un véritable effondrement. Qu'en serait-il également de la dette du canton de Genève qui est déjà la plus élevée de Suisse?

»Or, je pense que les prochaines années verront, y compris aux Etats-Unis, une prise de conscience de l'importance du respect de la sphère privée et donc du secret bancaire. Simultanément, je pense que nous verrons l'échec du système d'échange d'informations préconisé par l'Union européenne. En effet, ni les Britanniques, ni le Luxembourg, ni l'Autriche ne semblent prêts à l'appliquer, même s'ils le soutiennent officiellement. L'UE sera ainsi sans doute amenée à reprendre le système préconisé encore jusqu'à l'année passée et abandonné au sommet de Nice en décembre 2000, à savoir laisser le choix aux pays membres de l'UE entre l'impôt à la source, tel qu'il est pratiqué avec succès en Suisse, et l'échange d'informations entre administrations fiscales, qui serait fatal à notre place financière.

»Sur un plan plus général, le temps des bilatérales devrait nous permettre non seulement de négocier notre adhésion en situation de force, mais aussi de nous «frotter» à l'UE comme si nous y étions (libre circulation des personnes, etc.), tout en gardant nos options intactes au cas où l'UE ne serait pas prête à reconnaître nos spécificités. C'est, je le rappelle, la position même du Conseil fédéral qu'il serait malvenu de déjuger au moment où il doit engager une négociation – la plus vitale que la Suisse ait connue.»

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