La FER sort du bois. La Fédération des entreprises romandes rejoint les critiques de l’Union patronale suisse sur le modèle proposé par Philipp Müller (PLR/AG) pour concrétiser le vote du 9 février 2014. Ce modèle sera débattu par le Conseil des Etats la semaine prochaine. Il doit durcir la «préférence indigène light» qui a convaincu le Conseil national. Il prévoit une annonce des postes vacants par les entreprises, lorsque certains groupes professionnels enregistrent un taux de chômage supérieur à la moyenne. Mais ce n’est pas tout: les offices de placement, selon ce modèle, devraient présenter des dossiers de candidatures de personnes résidant en Suisse aux entreprises concernées. Ces dernières devraient auditionner un certain nombre de candidats et justifier un non-engagement par la suite.

Ivan Slatkine, le président de la Fédération des entreprises romandes, lui-même employeur, ne comprend pas qu’un tel modèle ait pu sortir des rangs PLR. Il fustige une «usine à gaz inquiétante».

Le Temps: Que reprochez-vous au modèle Müller?

Ivan Slatkine: En l’état, cette solution nous fait peur. Elle créerait une usine administrative extrêmement contraignante pour les employeurs, avec des obligations et des sanctions. Elle ne va pas du tout dans le sens des intérêts de l’économie.

– On ne parle que de l’appliquer dans certains groupes de professions lorsqu’ils subissent un taux de chômage supérieur à la moyenne. Ne peignez-vous pas le diable sur la muraille?

– On a déjà de la peine à savoir sur quelle base statistique il faudra s’orienter. On parle de domaines d’activité, de professions, d’un taux de chômage moyen. Mais quel taux de chômage moyen? On peut s’interroger sur la manière dont cela sera calculé. Ensuite, la proposition Müller ne ménage aucune marge de manœuvre au niveau cantonal. Or le marché du travail n’est pas le même dans un canton frontalier comme Genève ou Bâle et dans un canton de Suisse centrale. Et à titre personnel, j’ai le souvenir qu’il y a 2 ou 3 ans, le PLR, sous la présidence de Philipp Müller, avait lancé une initiative populaire contre la bureaucratie. Là, on a le sentiment qu’on est en train de créer un monstre administratif lourd à gérer pour les entreprises et qui nécessiterait une révolution au niveau des offices de placement cantonaux contraints d’engager de nombreux collaborateurs. Ce n’est pas positif.

– Philipp Müller s’est pourtant inspiré de la pratique cantonale genevoise. Pourquoi cela ne fonctionnerait pas pour l’ensemble de la Suisse?

– Il y a une différence entre un règlement interne à un canton et une loi qui s’appliquerait à toute l’économie. Nous ne sommes pas opposés à la version sortie du Conseil national qui prévoit une obligation d’annoncer les postes vacants. Sensibiliser l’économie à engager en priorité des résidents est nécessaire. Mais au niveau cantonal aujourd’hui à Genève, il n’y a pas de contrainte législative et administrative. C’est un règlement que l’Etat s’est fixé pour lui-même. Et est-ce que cela porte véritablement ses fruits? Je ne crois pas qu’une étude ait été publiée à ce sujet.

– Le modèle Müller privilégierait-il les multinationales, avec des services RH bien dotés, par rapport aux PME?

– On peut en effet penser que ce modèle s’appliquerait plus facilement aux grandes sociétés qu’aux PME. Mais je pense qu’il n’est pas bon pour l’ensemble de l’économie. Quelle que soit la taille de l’entreprise, il y a à l’embauche parfois des contraintes de temps. Le modèle Müller est particulièrement inquiétant à ce niveau-là. Il entraverait le bon fonctionnement des entreprises. Et les sanctions possibles, jusqu’à 40 000 francs d’amende (20 000 francs par négligence), sont totalement ahurissantes.

– Bruno Sauter, le président de la conférence nationale des services de l’emploi, a estimé dans la «NZZ» que le modèle Müller déboucherait sur de nombreux litiges juridiques…

– Tout à fait, cela poserait des problèmes juridiques évidents en cas de refus des candidats présentés par l’ORP. Pour une entreprise, il est facile de justifier le fait de ne pas pouvoir engager les personnes rencontrées parce qu’il leur manque une formation. Mais si d’autres critères empêchent un engagement, comment le justifier? Qui tranche en cas de litige entre l’ORP et l’employeur? On créerait une usine à gaz inquiétante pour l’économie suisse qui souffre déjà du franc fort.

– La FER plaide pour la solution du Conseil national, une simple obligation d’annonce des postes vacants à l’ORP. N’est-ce pas un peu trop facile? La volonté populaire exprimée le 9 février 2014 était de contingenter tous les travailleurs étrangers…

– Une annonce des postes vacants représente déjà quelque chose de plus. Toute l’ambiguïté de l’initiative de l’UDC contre «l’immigration de masse» était de vouloir limiter l’immigration sans entraver le bon fonctionnement de l’économie. Cette contradiction est difficile à gérer. Nous savions certes dès le départ que la mise en œuvre de cette initiative alourdirait les procédures administratives. Mais le modèle Müller, c’est de l’hyperbureaucratie. Venant du PLR, c’est étonnant. Ce projet me semble extrêmement éloigné des valeurs que défend le parti.

– Justement, en tant qu’ex-député PLR, vous êtes à l’aise pour critiquer votre ancien président?

– J’ai toujours défendu les valeurs de la libre entreprise, de la responsabilité, aussi sociale. Le PLR était opposé à l’initiative du 9 février. Elle a été acceptée, il faut en prendre acte. Mais il faut maintenant trouver une solution qui soit compatible avec la libre circulation des personnes et qui réponde au mieux au choix de la population. Dans ce sens-là, la proposition du National est un pas qui va dans le bon sens. Le projet Müller au contraire représente un coup de massue pour les entreprises. Il faut souhaiter qu’il soit corrigé pour essayer de diminuer le poids de la loi d’application. En tant que chef de PME, elle m’effraie beaucoup.

– Le PS dit qu’il a une solution moins bureaucratique: une meilleure protection contre le licenciement. Vous préférez cette proposition au modèle Müller?

– Je ne pense pas que la proposition du PS soit la solution pour freiner l’immigration de masse. Pour y arriver, il s’agit de travailler davantage avec le marché local. Mais je ne vois pas vraiment le lien entre les licenciements abusifs et la limitation de l’immigration. Ce mélange des genres me trouble.