Vaud

Jacqueline de Quattro, une partante qui s’accroche et qui irrite

Avec l’annonce prématurée de sa candidature aux élections fédérales, la PLR a surpris et donné l’image d’une conseillère d’Etat sur le départ. Sa volonté de se maintenir en poste jusqu’au scrutin agace aujourd’hui son parti, autant qu’elle déstabilise à l’interne de son département

Jacqueline de Quattro demeure une politicienne atypique, insaisissable, difficile à placer dans une case. Il y a le volet public, lumineux, celui d’une conseillère d’Etat populaire, brillamment réélue en 2017 au premier tour, juste derrière l’inamovible duo Broulis-Maillard. La population vaudoise apprécie cette magistrate enjouée, proche des gens, jamais aussi à l’aise que quand elle enfile bottes et coupe-vent pour emmener les journalistes trottiner sur les pâturages ou le long des cours d’eau du canton. Avocate de formation, habile à la manœuvre, elle compte à son bilan deux des plus épineux chantiers de la politique vaudoise: la réforme de la police et la révision de la loi sur l’aménagement du territoire.

Il y a douze ans, alors totalement inconnue du grand public, celle qui est municipale de La Tour-de-Peilz fait souffler un vent de fraîcheur sur la politique vaudoise et ringardise les caciques de celui que l’on appelait encore le Grand Vieux Parti. Pendant sa campagne, Jacqueline de Quattro fait venir Patrick Juvet pour faire danser l’assemblée au son du tube Où sont les femmes? Pour les élections fédérales de 2019, où elle est candidate au National, la conseillère d’Etat, parfaite bilingue, apparaît sans conteste comme l’une des locomotives du PLR vaudois, dont la députation actuelle ne compte qu’une seule femme.

Solitaire et marginalisée

Mais il y a aussi d’autres aspects, plus sombres, soigneusement camouflés par la communication efficace de celle qui s’est entourée de plusieurs anciens journalistes. Apparaît alors une politicienne solitaire, marginalisée au sein du collège gouvernemental depuis qu’elle s’est fait retirer en 2013, contre sa volonté, la gestion de la police.

Elle a annoncé son départ, qu’elle assume! Ils sont nombreux chez nous à souhaiter qu’elle parte maintenant

Un élu PLR

Surtout, elle se retrouve en cette fin d’année mise sous pression par son propre parti, qu’elle a commencé à agacer dès 2015, avec ses atermoiements en vue de sa candidature pour le Conseil des Etats. «Elle changeait trois à quatre fois d’avis par jour, c’était ingérable», se souvient-on. Avant de finalement renoncer, peut-être de crainte d’affronter le ticket de gauche Savary-Recordon, mais laissant l’impression d’avoir dorénavant la tête tournée vers Berne.

Du jamais vu

Deux ans plus tard, de nouvelles hésitations parasiteront l’entrée en campagne pour le Conseil fédéral de sa collègue Isabelle Moret. Jacqueline de Quattro profitera néanmoins des projecteurs du moment pour annoncer sa candidature au Conseil national en 2019. Et ceci quarante-trois petits jours seulement après le début de la législature. Du jamais vu! Une telle précipitation a surpris, désarçonné même. «En donnant l’image d’une conseillère d’Etat sur le départ, se la jouant solo, elle a clairement affaibli sa position», s’étonne-t-on dans son département.

Lire aussi: Le calendrier personnel de Jacqueline de Quattro crée des tensions

La candidature rapide de Jacqueline de Quattro a renforcé le sentiment de fin de règne au sein du gouvernement vaudois, marqué par les soubresauts des voyages russes et des déclarations fiscales de Pascal Broulis, ainsi que le départ prochain de Pierre-Yves Maillard pour la présidence de l’Union syndicale suisse. La démission de l’homme fort de la gauche vaudoise va rebattre les cartes plus rapidement que prévu. Elle met sous tension le PLR, qui souffre de n’avoir pas su renouveler ses conseillers d’Etat (le ticket libéral-radical aux élections cantonales de 2017 était le même que pour celles de 2007), suscitant des frustrations auprès d’une relève qui piaffe d’impatience à la porte du Château cantonal.

Majorité à reprendre

Ils sont nombreux dans le parti, ainsi qu’à l’UDC, à penser que seule une élection complémentaire à deux ouvrira le jeu et permettra à la droite de reprendre la majorité perdue en 2011, à la suite du décès de l’agrarien Jean-Claude Mermoud. Mais il faudrait pour cela que l’un des trois magistrats PLR accepte de calquer son départ sur celui de Pierre-Yves Maillard. Ce qu’aucun n’est prêt à faire. Mais avec sa candidature aux fédérales, Jacqueline de Quattro s’est involontairement désignée pour être celle qui partira la première. «Elle a annoncé son départ pour Berne depuis longtemps, qu’elle assume, insiste un PLR. Ils sont nombreux chez nous à souhaiter qu’elle parte maintenant.»

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Jacqueline de Quattro ne démissionnera cependant pas de son mandat avant les élections fédérales, persuadée que sa meilleure carte est celle d’arriver au scrutin dans le costume de conseillère d’Etat. Et elle ne lâchera pas. «Jacqueline de Quattro s’est souvent battue contre la direction de son propre parti, rappelle un membre du PLR. Et ceci dès sa première élection.»

A l’interne, la critique est dure sur celle que d’aucuns surnomment «la Marquise»

Poussée par les femmes radicales qui souhaitaient conserver une présence féminine au gouvernement après le départ de Jacqueline Maurer, Jacqueline de Quattro déboule en 2006 comme un chien dans un jeu de quilles. Lors d’une primaire particulièrement virulente, elle écarte deux poids lourds, Olivier Français et Armand Rod, candidat de l’establishment et proche de Pascal Broulis, ce qui vaudra à la magistrate la solide inimitié du ministre des Finances.

Sept départs au secrétariat général

Côté ombre, il n’y a pas que les jeux électoraux. Il règne dorénavant à la tête de son Département du territoire et de l’environnement (DTE) comme un flottement. A l’interne, la critique est dure sur celle que d’aucuns surnomment «la Marquise»: absente, coupée de ses collaborateurs, versatile, délégant de plus en plus à son secrétaire général, Nicolas Chervet, dont les méthodes d’ancien chef des opérations de gendarmerie ne passent pas auprès de tout le monde. 

En 2014 déjà, des cadres avaient fait appel au Groupe Impact, une entité indépendante rattachée à la Chancellerie, qui gère les conflits de travail et les cas de harcèlement psychologique au sein de l’administration vaudoise. Une réclamation qui restera sans suite. En tout, pour diverses raisons, sept personnes ont quitté le secrétariat général (sur un effectif de 32), dont plusieurs, selon nos informations, étaient atteintes dans leur santé.

Avec elle, c’est 30 minutes pour un projet de com et 3 minutes pour un projet de loi

Bruits de couloir de son département

Surtout, dans l’état-major de la magistrate PLR, on s’inquiète de voir le DTE, déjà l’un des plus petits départements (protection de l’environnement et aménagement du territoire pèsent 1,2% du budget cantonal), ne cesser de se faire dépecer et perdre en substance. En 2017, Jacqueline de Quattro n’a pas su retenir l’important Service de la consommation et des affaires vétérinaires (SCAV) et ses 30 postes, qui ont fini dans l’escarcelle de son collègue Philippe Leuba. Plus récemment, la conseillère d’Etat, à la tête du Bureau de l’égalité, a laissé la main sur la question de l’égalité des salaires au sein de l’administration à la présidente du gouvernement, Nuria Gorrite, chargée des ressources humaines.

«Se poser en victime»

Beaucoup reprochent à Jacqueline de Quattro de privilégier les effets d’annonce spectaculaires, comme lors des récentes Assises vaudoises du climat tenues à l’EPFL, plutôt que le travail de fond. «Avec la cheffe, c’est 30 minutes pour un projet de com et 3 minutes pour un projet de loi», grince-t-on dans les couloirs. Dans le cadre de l’ambitieux programme éolien vaudois et ses 19 parcs, elle aurait «préféré se poser en victime des forces de blocage plutôt que d’aller au front pour les lever».

«C’est certain que l’annonce du départ de Jacqueline de Quattro deux ans à l’avance a eu un effet pernicieux et démotivant pour l’ensemble de son administration, qui a besoin d’être menée, analyse un observateur de la politique vaudoise. Toutes ses décisions sont dès lors suspectes de n’être pas entièrement prises dans l’intérêt public, mais de s’inscrire dans une visée préélectorale.» Une confusion qui n’est pas près de se dissiper ces prochains mois, avec le lancement de la campagne électorale pour les fédérales.


«Il n’y a aucun relâchement de mes services ou dans ma propre pugnacité»

Le Temps: Ils sont nombreux au PLR à penser que vous aideriez la droite en vous retirant en même temps que Pierre-Yves Maillard. Pourquoi refusez-vous?

Jacqueline de Quattro: On m’a posé la question, ainsi qu’à mes deux collègues PLR, si nous étions prêts à nous retirer, parce que cela ouvrirait de nouvelles possibilités. Je le confirme. Certains pensent que c’est à moi de partir. Je le confirme aussi. Je remarque qu’il existe au sein de mon parti une relève qui est impatiente de briguer un poste au gouvernement. Je la comprends, c’est finalement sain. Mais, comme je l’ai répété, ce ne sont pas les syndicats qui dicteront mon agenda!

Votre retrait ne serait-il pas une bonne stratégie?

La stratégie appartient au parti. Je ne suis qu’une carte dans son jeu. J’ai annoncé mes intentions de rester, car j’ai toujours envie de défendre les intérêts du canton. Les défis à relever restent nombreux. Nous sommes par exemple à fond sur la stratégie énergétique et nous venons de recevoir un signal positif du Tribunal fédéral sur le dossier éolien. Il est hors de question de lâcher mes projets pour une éventuelle élection au Conseil national.

Si vous êtes élue à Berne, vous partirez fin 2019. Qu’est-ce que cela changerait d’avancer votre départ de quelques mois?

J’ai un mandat à honorer jusqu’en 2022. L’automne prochain, la population vaudoise décidera si elle souhaite que je la représente à Berne. Mais peut-être que les électeurs préféreront y envoyer quelqu’un d’autre. Dans ce cas, je terminerai mon mandat de conseillère d’Etat et je m’en irai.

En annonçant très tôt votre candidature pour les fédérales n’avez-vous pas affaibli votre position, y compris à l’interne de votre département?

Au sein du département, j’ai une assise très forte. Les dossiers suivent, nous allons de l’avant. Je ne remarque aucun relâchement de mes services ou dans ma propre pugnacité. Mardi dernier, nous avons encore obtenu un magnifique compromis sur la loi sur les ressources naturelles en sous-sol, qui fait du canton un pionnier dans le domaine de la géothermie.

On sent néanmoins des inquiétudes. Il y a par exemple eu plusieurs départs dans votre secrétariat général. Le Groupe Impact, qui intervient en cas de conflit de travail, a été sollicité…

Il est vrai que, comme dans d’autres départements, nous avons connu des conflits de travail. J’en ai été alertée. Cela remonte à 2014. Le Groupe Impact a conclu qu’il n’y avait pas nécessité à prendre des mesures. Même si aujourd’hui je n’ai pas connaissance de problèmes, je peux imaginer que certains proches collaborateurs aimeraient davantage de contacts avec moi. Mais c’est impossible vu l’ampleur de mes dossiers, qui vont de l’aménagement du territoire à la transition énergétique en passant par l’environnement.

Reste le sentiment d’une perte de substance de votre département, avec notamment le départ du service vétérinaire. Que répondez-vous?

J’ai proposé à M. Leuba de reprendre le service vétérinaire. Il y avait une cohérence à le réunir avec son département, qui gère l’agriculture. Au nom de cette cohérence, nous avons intégré au DTE l’Unité de développement durable, ce qui fait sens notamment avec l’environnement. Je n’ai pas de souci à donner des prérogatives à un collègue si cela permet de faire avancer une cause qui me tient à cœur. Je suis avant tout membre d’un gouvernement.

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