Dans les années 1980, Jacques Dubochet développe la vitrification, une méthode permettant faire chuter la température de l'eau sans en changer la structure, pour observer du matériel biologique au microscope électronique. Une découverte récompensée par le Prix Nobel de chimie, le 4 octobre 2017 à Stockholm. Le sémillant chercheur et père de famille passe du statut de modeste professeur retraité de l’Université de Lausanne à personnalité mondiale. Depuis, il a publié un livre* rassemblant ses réflexions sur la science, la politique ou l’art de la retraite. Et il n’a pas perdu son sens de l’humour.

Vous avez toujours un carnet avec vous…
Oui. J’ai reçu celui-ci à Stockholm. Il fait grande impression. Je n’aimerais pas le perdre ou me le faire voler… Je note les événements du jour, les personnes que je rencontre. Je prends beaucoup de notes. J’ai une très mauvaise mémoire… qui ne s’améliore pas avec le temps.

Y a-t-il quelque chose à faire pour y remédier?
Peut-être que, avec la cryo-microscopie électronique, nous pourrons trouver bientôt un médicament pour éviter les dégénérescences du cerveau. Peut-être.

Quelle est votre dernière note prise dans ce fameux carnet?
Je préparais une discussion sur la créativité dans le cadre de notre programme d’enseignement «biologie et société», à l’Université de Lausanne. J’ai contribué à le créer à l’époque et je continue d’y participer environ une fois par an.

Qu’avez-vous dit aux étudiants?
Je leur ai parlé d’une catastrophe qui nous est arrivée il y a très longtemps. Nous avions, un collègue et moi, fait une très grave erreur de recherche. Une magnifique erreur! Totalement inadmissible. Nous avons de nous-mêmes publié un correctif pour dire que nous nous étions trompés. Heureusement, entre la première publication et le moment où nous avons dû rectifier le tir, il s’était passé deux ans. Et pendant ce temps-là, nous avions découvert la vitrification qui nous a valu, l’an passé, le Prix Nobel de chimie.

L’homme croit planifier son futur, mais il passe son temps à penser à court terme. Notre plan ne devrait pas consister à avoir un revenu à la fin du mois, mais à créer une civilisation, une humanité

Sauvé par la vitrification, en quelque sorte… Qu’est-ce que le Nobel a changé dans votre vie?
C’est compliqué. Ma femme me dit très justement: «C’est bien de l’avoir reçu sur le tard, ce Nobel.» A la retraite depuis dix ans, j’avais fait ma carrière. Je n’avais qu’une aspiration: m’élargir. Pour mieux comprendre le monde. J’étais un retraité chanceux. Santé, famille… magnifique. Et encore ce petit détail: comme professeur à la retraite, vous n’avez pas besoin de vous faire de souci pour la fin du mois. Et soudain arrive… ce machin.

Et alors?
Deux choses. D’abord l’emploi du temps. Face aux sollicitations sur lesquelles j’aimerais ne serait-ce qu’entrer en matière, j’ai trois fois trop. Donc il faut choisir, dire non. C’est pénible. Quand un jeune dyslexique m’envoie une composition sur la dyslexie, je ne peux pas l’envoyer valser.

Un autre exemple?
La Chine. J’ai reçu une douzaine de demandes. Refusées. Sauf une à laquelle je vais sans doute donner suite. On me propose de créer un institut du Nobel Dubochet de biophysique à Shenzhen, la zone économique spéciale voisine de Hongkong. L’idée: introduire un enseignement «biologie et société» comme celui de l’Université de Lausanne. Enseigner l’éthique en Chine, ce serait intéressant, non?

Qu’apporteriez-vous?
Je ne sais pas encore. Ma contribution tournerait autour de la créativité. J’ai demandé que les historiens et les gens du théâtre soient impliqués. Une grosse affaire.

Et le deuxième changement lié au Nobel?
On parle là de quelque chose de plus subtil. De manière générale, la vie consiste à trouver le bon équilibre entre soi-même et la société. Au fil des années, on s’habitue au regard des autres. Puis arrive le Nobel et tout bascule. Soudain, vous devenez génial. Vous êtes immensément sympathique… alors que vous n’avez pas changé. Il y a de quoi perdre ses repères. Heureusement, ma famille me rappelle à la réalité si je fais mine de déraper.

Vous êtes récemment intervenu au conseil communal de Morges pour demander que la ville s’engage dans la lutte contre le réchauffement climatique. Que peut la politique?
La science nous informe et nous indique où on en est. Ensuite vient la politique. Comme scientifique, les seules choses que je sais, c’est ce que la nature me dit. Mais sur bon nombre de questions, la science ne me donne pas de réponses. Exemple: à quel stade un embryon devient-il un individu vivant? La réponse est philosophique, éthique, politique…

Et sur le climat?
Justement, sur le climat, la science nous dit que la situation est dramatique! Nous avons vingt ans pour décarboner notre société si nous voulons donner une chance à notre civilisation. La Terre continuera de tourner autour du Soleil. Les hommes ne disparaîtront pas, ils parviendront sans doute à survivre en tant qu’espèce et à se cacher quelque part. Mais notre civilisation, elle, ne tiendra pas le coup quand nous aurons 500 millions de réfugiés climatiques. Regardez comment l’Europe se désagrège avec l’arrivée d’un petit million de réfugiés. Il y a des signes de prise de conscience. Mais ça va être dur et long.

Quels signes?
Hulot démissionne. Trois jours plus tard, au col du Susten, c’est le lancement de l’initiative «Sauver les glaciers», qui vise à pousser la Confédération à être plus proactive sur les questions de climat. Et c’est sans parler du dernier rapport du GIEC et du Prix Nobel d’économie attribué à William Nordhaus et à Paul Romer. Leurs travaux portent notamment sur l’intégration des innovations technologiques dans la réduction de l’impact environnemental de l’activité économique.

Justement, quel est le potentiel de la science et de la technologie pour combattre le réchauffement climatique?
Attention! La science nous informe sur ce qui est. La connaissance ne détruit rien, elle ne nous donne que des moyen. La technologie, elle, peut nous aider à trouver des solutions. Parce que nous n’allons pas revenir aux hommes des cavernes. Le chauffage et les transports sont deux sources de gaspillage énergétique. Pour remplacer la voiture individuelle, par exemple, je verrais bien une société comme les CFF, un organisme d’Etat, genre Uber, qui propose des flottes de véhicules autonomes commandés par smartphone. Du coup, nous aurions trop de routes pour transporter autant ou plus de personnes qu’aujourd’hui. Voilà pourquoi je dis qu’il faut renoncer au contournement de Morges.

Vous êtes donc plutôt un techno-optimiste…
La technologie, nous en aurons besoin. Mais il faut d’abord une prise de conscience et un état d’esprit. Les émissions de CO2 ne connaissent pas de frontière. Ce problème climatique, nous le résoudrons tous ensemble. Ou nous ne le résoudrons pas.

Qu’est-ce qui nous en empêche?
L’homme croit planifier son futur, mais il passe son temps à penser à court terme. Notre plan ne devrait pas consister à avoir un revenu à la fin du mois, mais à créer une civilisation, une humanité. Un futur! Ha! Faut y aller, hein? C’est aussi le message que j’ai voulu donner lors de la cérémonie du Prix Nobel.

Quel est ce message?
Si, grâce à nos méthodes, nous découvrons comment soigner Alzheimer, que va-t-il se passer? Les firmes se jetteront dessus, développeront des brevets pour des médicaments qu’elles vendront horriblement cher à un tout petit nombre de personnes, car c’est le meilleur moyen de faire du fric. Puis il faudra vingt ans pour que le prix diminue. Je dis non! Il faut que la connaissance soit un bien commun, destiné aux bénéfices de tous et que personne n’ait le droit de se l’approprier pour son intérêt personnel ou mercantile.

Quelles sont les applications possibles de votre méthode sur la recherche pour Alzheimer?
La cryo-microscopie électronique permet de voir des structures très complexes. Un virus, des macromolécules, par exemple le ribosome, un gros machin de 400 000 atomes. Mais aussi les filaments responsables d’alzheimer. Notre travail consiste à prendre une photo de ce matériel. Mais cela l’abîme. Nous avons donc développé une méthode pour obtenir les meilleures qualité et résolution possibles avec le moins de dégâts. On donne aux chimistes une image. A partir de là, ils peuvent développer des remèdes.

Certaines découvertes, comme le forçage de l’ADN, comportent autant de potentiel que de risques. Comment fait-on pour limiter les risques sans se couper du progrès?
Il faut faire un moratoire pour demander que la recherche continue, mais dans des organismes publics. Nous devons réserver le forçage génétique à la recherche stricte, d’abord pour développer nos connaissances. Puis, en temps voulu, on le libère pour une application. Ce qui nous manque, c’est une gouvernance mondiale. Pourtant il existe un organe qui peut gérer cela: l’OMS. Son rôle doit être de centraliser le savoir médical et le distribuer. L’OMS est mondiale, mais n’a pas de force coercitive. Il faudrait lui donner des moyens.

Comment?
Novartis, par exemple, a beaucoup de très bons chercheurs. Je rêve que Novartis travaille pour le bien public. L’OMS serait patron de Novartis, qui fournirait les médicaments, mais uniquement ceux dont on a besoin, pas ceux qui sont faits pour écraser la concurrence. L’OMS vendrait ces médicaments à prix raisonnable, deviendrait très riche et payerait très bien les chercheurs.

Comment vos recherches ont-elles été financées?
J’ai toujours été dépendant des impôts, suisses ou européens.

Une grande concentration du pouvoir comporte de grands risques, si celui-ci est mal utilisé...
Dans un petit groupe comme la famille, l’altruisme va de soi. «Tu aimeras ton prochain comme toi-même»: c’est la règle d’or de l’éthique, chez les chrétiens mais aussi dans d’autres cultures. C’est la force du «on». L’Etat, c’est le moyen d’étendre l’altruisme à beaucoup de monde.

A propos d’altruisme: l’homme a appris à collaborer parce que cela paie, dites-vous. Vous écrivez aussi que le profit individuel oriente le savoir, au détriment du plus grand bénéfice de l’humanité. Alors finalement, c’est l’égoïsme ou l’altruisme qui l’emporte?
On ne peut pas simplifier! Ces deux forces s’opposent mais sont indissociables. La solution, contre l’égoïsme, c’est la culture. On est ce qu’on est, mais en apprenant, en s’informant, en s’enrichissant du monde, on comprend mieux. Et il y a des arguments forts en faveur de l’altruisme. Si vous avez des enfants, vous ne pouvez pas dire «je m’en fous». J’imagine parfois croiser un gamin de 20 ans qui passerait à côté de moi et dirait: «Salaud!» C’est pour cela qu’on a avantage à bosser pour réparer la situation.

Dans votre livre, vous parlez de la peur. En quoi a-t-elle été un moteur, dans votre enfance?
Je ne suis pas plus peureux qu’un autre, n’importe quel enfant a peur. Mais j’ai fait une psychanalyse, j’ai beaucoup réfléchi. Avec le recul, j’ai l’impression qu’enfant, j’avais deux solutions qui s’offraient à moi pour surmonter la peur. L’image de l’ange gardien que ma mère, très croyante, avait déposé sur ma table de nuit. Ou celle que mon père utilisait pour m’expliquer le système solaire. C’est cette image-là qui me faisait plus de bien. Jusqu’à maintenant, comprendre, pour moi, c’est une jouissance!

Vous n’hésitez pas à parler de vos faiblesses, comme votre dyslexie. Comment cette particularité a-t-elle influencé votre parcours?
Le directeur de l’école, dès lors qu’il a reconnu ma dyslexie, m’a autorisé à mal travailler et à passer d’une année à l’autre à l’école, malgré mes mauvaises notes. Ce directeur est parti et j’ai été foutu dehors avant d’obtenir mon certificat d’études. Pendant ces années, j’ai construit un télescope. A la fin, tout avait loupé, mais ce télescope, c’était quelque chose. Pour avancer, il faut quelques points d’appui. Je n’avais pas grand-chose, mais j’avais ce télescope.

Avec votre expérience de la retraite depuis onze ans, quel conseil donnez-vous à ceux qui arrivent à cette étape aujourd’hui?
Je leur répéterais les conseils de ma sœur. Durant la première année, tu ne décides rien, tu apprends ton métier. Moi, ça m’a pris deux ans. L’objectif est de cultiver l’harmonie. Faire de la gym pour être bien dans sa peau. Se mettre en relation avec les autres, famille, amis. Continuer à se tenir informé. Et parce qu’il le faut bien, faire le ménage, la lessive, les factures ou le jardin.

* «Parcours», Editions Rosso, 2018

Jacques Dubochet interviendra lors d’une rencontre publique organisée par «Le Temps» et le Musée national suisse à Zurich, le mardi 6 novembre à 18h30 (ouverture des portes 18h). Musée national suisse, auditorium Willy G.S. Hirzel, Museumsstrasse 2. Billets en vente sur le site du musée ou à la caisse le jour de l’événement.


Le questionnaire de Proust

Un homme ou une femme politique que vous admirez? Ruth Dreifuss.

Votre pire défaut? Je suis prétentieux et j’ai tendance à l'élucubration.

Votre plus grande qualité? Je suis génétiquement altruiste.

Un endroit où vous aimeriez vivre si vous n’étiez pas en Suisse? La Norvège. J’aime les montagnes, le froid et la tradition sociale-démocrate de ce pays.

La dernière fois que vous avez pleuré? Une fois dont je me souviens: lorsqu’il a semblé, avec ma femme, que nous n’aurions pas d’enfants.

Le meilleur remède à un coup de cafard? Les promenades dans la forêt.

Un livre de chevet? Montaigne, les «Essais».

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie? J’aurais aimé que ma sœur ne soit pas morte il y a quatre ans.

Votre meilleur souvenir d’enfance? Les balades au bord des glaciers valaisans.


Profil

1942 Naissance à Aigle.

1955 Premier dyslexique officiel du canton de Vaud.

1978 Recherches au Laboratoire européen de biologie moléculaire, à Heidelberg. Découverte de la vitrification et développement de l’électron cryo-microscopie. La vitrification consiste à refroidir l’eau très rapidement sans en changer la structure. Cela permet d’observer les molécules vivantes dans leur milieu aqueux.

1987 Professeur à l’Université de Lausanne (Unil), au département d’analyse ultrastructurale.

1998 Président de la section de biologie de l’Unil.

Dès 2004 Développement de la méthode d’observation par vitrification à des spécimens volumineux Cemovis (cryo-electron microscopy of vitreous sections).

2007 Retraite.

2017 Prix Nobel de chimie