Portrait

Jacques Pilet, la leçon d’armes

Le fondateur de «L’Hebdo» refuse de porter le deuil de «son» titre, dont le dernier numéro est paru ce vendredi. Pour lui, le journalisme curieux et engagé a plus que jamais sa place. Et s’il pèche, c’est par manque d’audace

Il déjeune comme il menait ses séances de rédaction, en mode oratoire. Et voilà son pot-au-feu qui se languit, finit noyé dans son bouillon froid. Jacques Pilet ne déjeune pas, donc; il professe, il disserte, il s’enflamme, il articule une pensée dont il aura laissé la trace dans la presse romande, de feu «L’Hebdo» au «Nouveau Quotidien», fusionné avec le «Journal de Genève» pour donner naissance au «Temps».

Ne comptez pas sur des lamentations de circonstance, la complainte du journalisme assassiné. Ne lui faites pas porter le deuil de ce magazine qu’il a créé, voilà trente-cinq ans. La meurtrissure, l’étonnement aussi devant un titre qu’on efface un lundi de janvier, «qu’on a joué à la roulette et dont la bille aurait aussi bien pu tomber à côté», n’entame ni sa passion, ni son credo. Car c’est bien d’une profession de foi qu’il s’agit. Entré en journalisme comme on entre en religion, attendant de même des autres, Jacques Pilet n’a jamais sombré dans le renégat. A 74 ans, il demeure ce qu’il a été, croit toujours en ce qu’il a cru: l’esprit critique, iconoclaste, exigeant et libre. Du poil à gratter.

La curiosité sans tabous

En voici, à l’adresse des médias actuels: «La presse romande n’est pas assez diversifiée, elle manque parfois d’audace, elle se place encore trop dans le sillage des institutions, à suivre leur agenda. C’est facile, mais dangereux à la longue.» A l’inverse, il prêche la curiosité sans tabous, sans chapelles, sans étiquettes partisanes, sans autocensure. Des exemples au débotté? Ce serait mal le connaître que de l’imaginer reculer: «Pourquoi renoncer à comprendre pourquoi les réfugiés érythréens passent des vacances dans leur pays d’origine?» Et là, il fait mentir ceux qui lui collent l’étiquette de gauchiste.

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«La Suisse ne connaît pas de Penelopegate? Et que dire des parlementaires qui profitent financièrement des assureurs maladie?» Ici, il conforte ses détracteurs de droite. Lesquels seront pourtant surpris de l’entendre dire que «le blog de Pascal Décaillet ou celui de Slobodan Despot sont très intéressants, même si je suis parfois en désaccord». Jacques Pilet ou la passion du débat, «vif, attrayant, irritant», malgré le mépris que ce bretteur impénitent peut afficher face à ceux qui ne partagent pas sa vision. Moitié gourou, moitié prophète. Et parce qu’il ne peut pas se taire ni raccrocher sur un ordre, lancé un lundi de janvier, il poursuivra sur la Toile ses chroniques qu’il réalisait pour «L’Hebdo».

Une bourrasque dans la presse romande

Donneur de leçons, Pilet? Oui, et on en redemande. Parce que, quelles que furent ses erreurs d’appréciation et la part de l’orgueil, il aura bousculé la quiétude de la Romandie en lui offrant la bourrasque d’un journalisme de combat. Il réfute cependant ce terme, préférant celui de journalisme d’opinion: «On a défriché des thématiques nouvelles, avec notre sensibilité qu’on n’hésitait pas à afficher». Comme la campagne du «Nouveau Quotidien» pour que Swissair demeure à Genève: «Non, ce n’était pas une énorme faute de se battre pour cette cause, cela a rendu les Genevois conscients de leur dépendance.»

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Ou l’europhilie de «L’Hebdo», saluée ou moquée: «Non, ce n’était pas une erreur de plaider l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen. Une majorité de Romands était avec nous. C’est en portant nos sujets dans la continuité qu’on donnait l’impression de mener campagne.» Là où il concède un regret, c’est d’avoir soutenu les bombardements de l’OTAN sur la Serbie pendant la guerre du Kosovo. Mais n’attendez pas qu’il se remette davantage en question. Ce que Jacques Pilet attendait de ses équipes – dénicher le sujet qui dérange, insuffler le doute dans les convictions – c’est tout le bien qu’il leur souhaite encore aujourd’hui.

Lassitude de l’info pasteurisée

Et si on lui rétorque que les technologies ont bouleversé les attentes, que l’enquête ne tient plus le sommet de la hiérarchie sur l’échelle de l’info, perdue dans la cacophonie des réseaux sociaux, des blogs, des «fake news», des discussions de comptoir qui revendiquent un statut, il répond que tout cela annonce précisément la résurrection: «Je crois observer une lassitude de l’info passée à la moulinette, pasteurisée par les différents canaux. On sent aussi le rejet des médias qui se détournent des sujets délicats, se réfugiant dans une pseudo-neutralité. L’attente d’un journalisme curieux et engagé est plus forte que dans les années quatre-vingt.»

Il s’agirait de combattre la tiédeur, de déconstruire la Suisse mythologique, laquelle s’étale sur le Net et dans la publicité à coup de photos de paysage sublimes, métaphores d’un abrutissement consenti: «On ne va pas s’engloutir dans la beauté de nos monts! Il faut réveiller le débat». Et, féroce, de fustiger son absence devant le score vaudois «soviétique» réservé à RIE III, ou le «culte béat devant le temple de l’EPFL», qu’il aime bien par ailleurs mais qu’il conviendrait peut-être de châtier à l’occasion.

Jacques Pilet, le dernier des Mohicans. Mais là encore il corrige, espiègle: «J’en vois qui courent dans l’ombre, prêts à quelques bons et mauvais tours…» Je veux croire qu’il a raison, celui qui ne pourra jamais déjeuner en paix.


Profil

1943: Naissance à la Tour-de-Peilz.

1974: Journaliste à la Télévision suisse romande, pour Temps présent et Tell Quel notamment.

1981: Il crée L’Hebdo dont il prend la rédaction en chef, pour l’éditeur zurichois Ringier.

1991: Il fonde le Nouveau Quotidien et en assume la rédaction en chef.

2000: Membre de la Direction Ringier, il dirige le département des journaux.

2002: Consultant éditorial attaché à la direction du groupe Ringier.

2017: Assiste à la disparition de L’Hebdo où il était chroniqueur.

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