Interview

Jacques Pitteloud: «Le MPC aurait pu intervenir, il n’a rien fait»

Le plus en vue des diplomates romands critique le Ministère public de la Confédération pour sa gestion des accusations de «contrainte» le visant. Une passe d’armes plutôt rare dans le monde feutré des institutions fédérales

Ancien ambassadeur suisse au Kenya, Jacques Pitteloud a été visé par une plainte pour «contrainte» par deux hommes d’affaires kényans qu’il accusait lui-même de corruption dans le dossier dit Anglo-Leasing. Le procureur extraordinaire nommé pour élucider l’affaire, le Vaudois Eric Cottier, vient de classer la plainte contre le diplomate helvétique (les deux Kényans ont fait appel). Aujourd’hui directeur des ressources au Département fédéral des affaires étrangères, Jacques Pitteloud réagit à cette décision.

A ce propos: Le MPC classe la procédure contre l’ancien ambassadeur Jacques Pitteloud

Le Temps: On vous reproche d’avoir écrit deux SMS pressants à des hommes d’affaires kényans accusés de corruption. Vous leur proposiez un marché: classement des enquêtes en Suisse contre restitution de 50 millions volés à l’Etat kényan. Deux ans de procédures judiciaires pour deux SMS, n’est-ce pas beaucoup trop?

Jacques Pitteloud: Oui et non. Nous sommes dans un Etat de droit. Les roues de la justice tournent lentement. C’est dur à supporter pour quelqu’un qui est complètement innocent, mais c’est le système. Au Kenya, c’est une tradition: dans les affaires de corruption, on joue au maximum sur toutes les possibilités d’appel.

Dans cette affaire, on a vu que votre employeur, le DFAE, vous a soutenu, alors qu’un certain milieu bernois se réjouissait de vos malheurs. Comment comprendre ce hiatus?

Disons qu’il y a des diplomates à la retraite qui m’ont critiqué dans le Tages-Anzeiger, dont l’un se prétend ambassadeur alors qu’il ne l’a jamais été. Cela dit, c’est logique: à Berne, on ne peut pas avoir que des amis, surtout quand on est une personnalité profilée. Mais le DFAE m’a soutenu avec une constance admirable, à travers deux secrétaires d’Etat et deux conseillers fédéraux successifs. Ils l’ont fait car ils savaient que ce que nous avions fait était juste, et que tout s’était passé dans le respect des règles et des procédures. Le DFAE a été un employeur modèle.

Et les médias qui vous reprochent, comme la RTS, de ne pas avoir montré un «respect scrupuleux» des règlements?

Au début, on a laissé entendre que j’étais corrompu, que j’avais cherché à m’enrichir personnellement [en proposant un accord de restitution aux deux hommes d’affaires, ndlr]. Quand cette accusation est tombée, on m’a reproché la contrainte. Comme cela est tombé aussi, on me reproche mon style. Comme s’il y avait deux tribunaux en Suisse, celui de la justice et celui des médias. Mais qui sont-ils pour juger le ton que j’employais dans des câbles confidentiels destinés à Berne? Je me devais de dire la vérité à mon employeur. Y compris, par exemple, pour constater que dans cette affaire, certains magistrats kényans risquaient d’être influencés par la corruption.

En lisant le jugement du procureur Cottier, on a l’impression que le Ministère public de la Confédération s’est un peu emmêlé les pinceaux. En soutenant d’abord votre action à l’interne, avant d’écrire à l’avocat des deux hommes d’affaires qu’il n’avait rien à voir avec celle-ci. Comment expliquer ce revirement?

Le procureur Cottier a constaté que le MPC était au courant de mes actions. Et qu’il aurait parfaitement pu intervenir s’il n’était pas d’accord. Ensuite, le MPC a écrit à l’avocat des deux Kényans pour dire en gros: «Jacques Pitteloud a agi de son propre chef, on n’a jamais donné notre accord.» Pourquoi ont-ils écrit cela? Je ne peux pas me l’expliquer. Mais le procureur constate que le MPC savait. Il y a même eu de très longues conversations téléphoniques, qui sont documentées, entre moi et le procureur chargé du dossier.

Est-ce que le procureur général de la Confédération, Michael Lauber, aurait dû intervenir en votre faveur?

En 2015, à la conférence des ambassadeurs, nous célébrions ensemble la bonne collaboration du MPC et du DFAE dans cette affaire Anglo-Leasing. Il aurait pu dire à un moment donné: «Nous avons fait une erreur», en écrivant cette fameuse lettre à l’avocat. Mais il ne l’a pas fait. L’intérêt de son institution prime, j’imagine…

Quels enseignements tirez-vous de cette affaire?

Il y a en a plusieurs. La première, c’est que nous devons continuer à tout faire pour combattre l’image de machine à laver l’argent sale qui continue de coller à la Suisse, malgré tous ses efforts dans ce domaine. Corriger cette image sera un travail de très longue haleine. Le second enseignement, c’est qu’il faut peut-être établir des règles plus claires sur les modalités d’action des diplomates au service de la justice. Sinon, le risque est que le DFAE ne fasse plus rien pour le MPC. Et la troisième leçon, c’est que c’est la troisième fois que je suis confronté à des gens qui ne se souviennent plus de m’avoir donné des instructions. Il n’y aura pas de quatrième fois. A l’avenir, je demanderai des instructions écrites.

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