«Le bon diplomate au bon moment»

Berne Jacques de Watteville est à la tête de la diplomatie financière depuis six mois

A l’ère de la transparence, ses interlocuteurs saluent le sens du contact et la détermination de cet ambassadeur «pur sucre»

Arrondir les angles à l’international, «attendrir le steak» sur le front intérieur. Imaginée par un haut fonctionnaire international, la métaphore est osée mais colle assez fidèlement à la mission de Jacques de Watteville, secrétaire d’Etat aux questions financières internationales depuis six mois. Et peut-être aussi à l’idée que s’en fait ce diplomate «canal historique», homme de réseaux et d’entregent, aussi souriant et courtois que loyal et persévérant.

Depuis l’entrée en fonction du Lausannois, 64 ans en 2015, les défis de la diplomatie financière helvétique ne sont plus les mêmes que sous le règne de son prédécesseur, le Bernois Michael Ambühl. «Le changement de personnes a coïncidé avec un changement d’époque, résume une source diplomatique. Michael Ambühl et Jacques de Watteville n’ont pas les mêmes échéances, donc pas les mêmes priorités.»

Mathématicien de génie, expert de la théorie des jeux, Michael Ambühl s’est agrippé à la barre aux heures les plus agitées de la tempête fiscale. Tour à tour, en l’espace de trois ans et huit mois, il a tenté de maintenir le cap du secret bancaire, subi le louvoiement stratégique du Conseil fédéral puis amorcé la révolution copernicienne de l’entrée dans l’ère de la transparence. C’était l’époque de l’exception helvétique, la Suisse espérait vendre son alternative à l’échange automatique d’informations, négociait à couteaux tirés avec l’Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni, la France ou l’Italie, faisait son possible pour sortir UBS de l’ornière pénale américaine, rêvait d’un accord global avec les Etats-Unis. C’était l’ancien monde.

Le 1er novembre 2013, de retour au pays après une année à l’ambassade de Suisse à Pékin, Jacques de Watteville a trouvé d’autres enjeux sur son nouveau bureau bernois. Les nouvelles priorités? Préparer le terrain pour l’échange automatique d’informations, solder le passé si possible, obtenir l’accès au marché européen des services financiers, construire un «dialogue structuré» avec la France, participer à la refonte des règles en matière de fiscalité des entreprises et suivre de près le dossier américain en s’assurant que les banques suisses sur la sellette – comme Credit Suisse aujourd’hui – ne soient pas traitées plus sévèrement que les autres. De la négociation, encore et toujours, mais aussi beaucoup d’accompagnement. Le nouveau monde.

Dès sa première adresse à la presse, le 4 septembre 2013, Jacques de Watteville a clairement signifié que les embûches n’étaient pas toujours où on les attend. «Il y a un front extérieur et un front intérieur, résumait-il. Sur le front extérieur, il s’agit de défendre les intérêts de la Suisse avec fermeté et détermination. Sur le front intérieur, d’expliquer les enjeux et les rapports de force. Il faudra rester actif sur ces deux fronts.» Une double tâche que le secrétaire d’Etat remplit à merveille, à croire nombre de ses interlocuteurs. «C’est le bon diplomate, pour la bonne politique, au bon moment», estime le fonctionnaire international déjà cité.

Sitôt le nouveau standard international sur l’échange automatique d’informations présenté par l’OCDE, en février à Paris, Jacques de Watteville prend par exemple l’initiative d’organiser une conférence de presse à Berne, à l’issue de sa rencontre avec Pascal Saint-Amans, chef fiscal de l’organisation. «C’est très bien joué, note une source proche du dossier. Ça lui a permis de montrer qu’il coopérait avec l’OCDE, tout en restant solide sur les positions helvétiques. On ne peut pas mieux faire pour préparer le terrain.»

Esprit brillant, «Michael Ambühl abordait les négociations avec une certaine raideur, analyse un diplomate. Il les concevait comme des équations mathématiques en faisant la démonstration de la meilleure issue rationnelle possible. Cette méthode peut fonctionner à 80%, mais les 20% restants, c’est de l’empathie, du contact humain et de la communication, ce que Jacques de Watteville fait naturellement.»

Au style plus directif de Michael Ambühl, on oppose volontiers le caractère consensuel de Jacques de Watteville, qui laisserait aussi plus de latitude à ses collaborateurs: Michael Ambühl tenait absolument à ce que la séance de direction du Secrétariat d’Etat ait lieu tous les jours, Jacques de Watteville se contente volontiers d’une ou deux réunions par semaine.

Plus coulant, le Lausannois n’est pas pour autant moins déterminé. Si l’un de ses anciens collègues lui attribue «une curiosité intellectuelle, une créativité et une agilité moindres que celles de son prédécesseur», Jacques de Watteville compense par «un vrai caractère de crocheur», estime un autre ancien diplomate: «Il avance au pas du montagnard: il monte lentement mais de manière décidée vers le but. Et si la route est bouchée, il en emprunte une autre.»

Fils de pasteur, ancien officier des troupes de montagne, strict et méticuleux, Jacques de Watteville sait aussi mettre des siècles de tradition aristocratique au service de ses objectifs. Accueillir Pierre Moscovici, alors ministre français de l’Economie et des finances, à la maison de Watteville – à laquelle il est familialement lié – «plutôt que dans un salon quelconque» aurait eu son importance pour fluidifier les rapports avec la France, glisse-t-on à Berne. «Il sait être mielleux, dans le bon sens du terme, sourit l’ancien diplomate. Il sait où il va, vous regarde toujours en souriant et se débrouille pour que vous vous preniez les pattes dans son miel. De manière très habile.»

Faire de Jacques de Watteville le champion du service après-vente courtois, là où Michael Ambühl ne serait qu’un mathématicien froid, ne ferait honneur ni à l’un, ni à l’autre, assurent nos interlocuteurs. D’abord parce que Michael Ambühl – «desservi par le changement d’époque» – a «obtenu des résultats probants, en se démenant comme un fou, rappelle l’un d’entre eux. Avec les Américains, il a négocié Fatca et le programme offert aux banques. Et il a vendu Rubik aux Autrichiens et aux Anglais. Ce ne sont pas de minces affaires!» Ensuite parce que la tâche de Jacques de Watteville ne se résume pas à l’inspection des travaux finis, loin s’en faut. «Sa priorité, c’est de réussir le passage à l’échange automatique en obtenant des résultats sur l’accès au marché et le règlement du passé, poursuit cette source. Pas une mince affaire non plus…»

Son atout en l’espèce? Un réseau européen sans pareil, construit entre 2007 et 2012, alors qu’il était chef de mission auprès de l’UE. «Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher de voir sa patte derrière le changement de cap de la Suisse, qui a décidé d’utiliser les négociations sur la fiscalité de l’épargne avec l’UE pour servir de cadre à un passage à l’échange automatique (LT du 06.05.2014)», avance un diplomate cité plus haut.

Plus que sur l’affaire Credit Suisse, désormais largement entre les mains du Département américain de la justice et de la banque elle-même, c’est certainement sur ce dossier européen que le secrétaire d’Etat sera jugé quand il passera le témoin, dans trois ans et demi, si tout va bien.

«Il vous regarde en souriant et se débrouille pour que vous vous preniez les pattes dans son miel»