Publié lundi, un avis de décès pas comme les autres défraie la chronique outre-Sarine. C'est celui de Hans-Rudolf Strasser, décédé le 23 juin à l'âge de 79 ans, et de son épouse Yvonne, qui s'en est allée le 1er juillet à 66 ans. Hans-Rudolf Strasser avait été le porte-parole du Département militaire fédéral (DMF) jusqu'au 11 décembre 1990, date à laquelle le conseiller fédéral Kaspar Villiger l'avait suspendu  avec effet immédiat.

Hans-Rudolf Strasser avait une double vie. Sous le nom de couverture «Franz», il était aussi l'un des principaux acteurs de l'armée secrète P-26 (pour Projet 26). Ce 11 décembre 1990, la radio alémanique révélait que ce mystérieux «Franz» n'était autre que le chef de l'information du conseiller fédéral, ce que celui-ci ignorait alors. Cette révélation faisait suite à d'autres. Quelques semaines plus tôt, la Weltwoche avait découvert que le chef de la P-26, connu sous le surnom de «Rico», était le colonel Efrem Cattelan.

Dans l'avis de décès signé au nom de l'«Ancienne organisation de cadres pour la résistance en territoire occupé C717» et le «Musée Résistance Suisse 1940-1990», Heinrich Eichenberger et Felix Nöthiger ne se contentent pas de rendre hommage à «Franz» et à son épouse Yvonne, qui a aussi oeuvré dans le renseignement. Ils rappellent l'épisode du 11 décembre 1990 et adressent une pique à Kaspar Villiger.

Kaspar Villiger se défend

Le chef du département «avait complètement perdu les nerfs à cause de la psychose des fiches et l'avait chassé sans délai de sa fonction». Dans une interview publiée en novembre dernier dans la Weltwoche, Hans-Rudolf Strasser expliquait que sa mise à pied s'était faite «en une minute au maximum». Dans une prise de position écrite, Kaspar Villiger assure que ses relations avec son chef de l'information avaient «toujours été empreintes de respect» et que son limogeage n'était pas lié à son appartenance à la P-26. Il affirme qu'il était nécessaire de procéder à une «profonde réforme de l'armée» et que, pour cela, il fallait du sang neuf à la tête de la communication.

Le scandale de la P-26 avait été énorme. Fruit de la guerre froide, cette structure de l'ombre équipée d'armes et de cachettes mais sans base légale s'était étoffée au fil des années. Elle avait été constituée en 1979. L'identité de ses chefs, recrutés par le chef de l'état-major général Jörg Zumstein, était connue de très peu de personnes. L'armement et l'administration de la P-26 étaient financés par des soldes de crédit du DMF et la cellule comptait environ 400 membres lors de sa dissolution en 1990.

Jeanne Hersch membre de la P-26

Les documents liés à cette organisation trouble sont classifiés secrets jusqu'en 2041. En 2009, toutefois, le Conseil fédéral a levé l'obligation de secret pour ses membres. En 2015, diverses manifestations ont été organisées en Suisse pour rendre hommage, 25 ans après, à ces femmes et à ces hommes qui étaient convaincus de la nécessité de mettre sur pied cette armée secrète afin de prévenir tout risque d'attaque des forces du Pacte de Varsovie. L'une d'elles s'est déroulée en novembre à la Salle des Rois de l'Arquebuse, à Genève. L'ancien conseiller national et président du Parti libéral suisse Jacques-Simon Eggly y était. «J'ai reçu un petit diplôme», raconte-t-il au téléphone. «Et je n'ai appris qu'il y a quelques mois que certaines personnes, comme la philosophe Jeanne Hersch, faisaient partie de l'organisation», poursuit-il.

Il n'avait pas été lui-même membre de la P-26, mais le commandant de corps Zumstein avait fait appel à lui pour faire partie d'un «conseil parlementaire» de cinq membres destiné à offrir un encadrement politique à la P-26 au moment où son existence commençait à faire des vagues. Vreni Spoerry (PLR/(ZH), Hans-Rudolf Nebiker (UDC/BL), Jakob Schönenberger (PDC/SG) et Sepp Stappung (PS/ZH) l'accompagnaient.

«Il n'y avait pas de quoi crier au scandale, mais peut-être avait-on manqué de précautions légales. Le conseil parlementaire dont on m'a demandé de faire partie était un vernis démocratique. Il n'avait qu'un rôle consultatif et n'exerçait pas de contrôle politique. J'avais d'ailleurs été le seul de nous cinq à prendre la parole au Conseil national. Cela reste mon grand souvenir parlementaire», poursuit-il.

Il n'y a rien de plus triste que ceux qui se dégonflent parce que les turbulences arrivent

Cette intervention date du 13 décembre 1990, soit deux jours après la mise à pied de Hans-Rudolf Strasser. «On doit assumer jusqu'au bout et il n'y a rien de plus triste que ceux qui se dégonflent parce que les turbulences arrivent et qui n'assument pas complètement ce qu'ils ont fait. {...} J'aurais aimé qu'{on} insiste davantage sur la bonne foi et sur l'engagement civique des gens qui ont servi à la P-26. {Ils} étaient des démocrates jusqu'au-boutistes», s'était-il défendu ce jour-là, en s'interrogeant néanmoins sur la «base légale» et le «contrôle politique» de cette structure armée.

«Hans-Rudolf Strasser aurait dû dire qu'il faisait partie de cette organisation. Mais Kaspar Villiger devait bien se douter de quelque chose et plusieurs personnes ont trouvé qu'il n'avait pas été à la hauteur et avait lâché Hans-Rudolf Strasser de façon peu courageuse», dit-il aujourd'hui.