«J’ai eu l’idée folle de faire tuer ma femme»

Genève Le gérant de fortune explique avoir voulu sortir de l’impasse d’une relation délétère

Récit d’une vie compliquée

Devant la justice

Pourquoi? Question simple mais essentielle. De sa puissante voix, Marc Bonnant, conseil de la partie plaignante, la posera enfin au financier qui voulait faire tuer sa femme et dont l’interminable interrogatoire a animé le Tribunal criminel de Genève en cette troisième journée d’audience. La réponse est complexe. Forcément. Le prévenu explique l’ambiance délétère au sein de son couple, ce sentiment de n’être plus rien, le mariage de façade qui ronge, le refus de faire vivre à ses enfants les affres d’un divorce. «Tout ça, je l’ai haï et j’ai éprouvé du ressentiment.» Pour sortir de cette impasse, il n’a pas trouvé mieux que d’organiser l’élimination de Nathalie. «Une idée folle», admet-il aujourd’hui.

De son propre vécu, il parle avec une émotion certaine. Né il y a 57 ans en Italie, une petite enfance amorcée au Congo belge avant de s’établir à Genève, le prévenu perd brutalement son père à l’adolescence, d’une crise cardiaque, et doit veiller sur sa mère et sa sœur. Cette dernière mettra fin à ses jours en janvier 2011. «Je n’étais pas taillé pour être chef de famille, ni pour gérer ce patrimoine», dit-il avec le recul de celui qui a passé par l’expertise psychiatrique.

Des études de droit rapidement délaissées, il se lance dans une formation bancaire, se spécialise dans la gestion de fortune et surtout dans les fonds de placement. Les affaires sont assez florissantes mais le scandale Madoff et ses pertes abyssales ne l’épargnent pas. Il tente de se refaire en créant des activités entre l’Italie et la Russie ou encore en lançant un fonds privé d’investissement dans des sociétés de luxe, alimenté par des capitaux en provenance de Hongkong. Cela lui aurait rapporté un revenu annuel de 200 000 francs, et d’autres revenus plus volatils. «J’étais à bout touchant au moment de mon arrestation», explique le prévenu comme pour couper court au mobile purement financier.

Sa vie privée est aussi bien tourmentée. Il y a un premier divorce et l’éloignement douloureux de son fils. Ensuite, le mariage avec Nathalie, la victime de cette affaire, qui commence à battre de l’aile après une dizaine d’années de vie commune «où elle m’a porté». Le couple a deux enfants, des biens immobiliers conséquents et madame, gérante de fortune aussi, est encore plus riche que monsieur. A l’heure du partage, les tensions s’accumulent. Elle ne veut pas lui abandonner un morceau de ses économies et surtout pas une participation dans sa nouvelle société.

La négociation s’enlise. Pas à cause de ces stupides questions d’argent, assure le prévenu. «Je ne voulais pas divorcer car j’avais peur d’abandonner mes enfants.» C’est dans cet état d’esprit qu’il se met en quête d’un tueur. «J’ai lancé cet odieux projet.» Et son ami Duli, l’entrepreneur kosovar, répond présent pour chercher le mastodonte qui ira finalement attendre Nathalie dans son jardin en cette nuit du 19 février 2012. Le prix du sang est fixé à environ 500 000 francs et des conditions sont posées. Il faut que cela passe pour un cambriolage ayant mal tourné, les enfants et lui-même ne doivent pas être dans les parages. «Je ne voulais pas qu’ils voient ça.»

Entre la conception du plan et son exécution, le prévenu ajoute une étape essentielle à ses yeux. Sa propre renaissance, qui l’amènera à s’entendre sur le partage des biens voulu par son épouse et à abandonner son complot maléfique. «J’ai rencontré une nouvelle compagne qui m’a réconcilié avec moi-même et m’a permis de me présenter sans façade. Je n’étais plus comme abruti. Je pouvais divorcer, avoir une situation claire et non pas toxique.» En plus, cette femme est enceinte. Sa petite fille, il ne l’a pas encore vue depuis sa naissance, mais il lui a écrit. Aux trois autres aussi. L’aîné lui a répondu mais pas ceux dont la mère a été la cible du massif Riza. «Je comprends qu’ils aient de la colère. Je me suis moi-même détesté pour ce qui s’est passé.»

Ce qui s’est passé justement, le prévenu assure toujours ne pas l’avoir voulu jusqu’au bout. «J’ai dit de tout arrêter.» Encore aujour­d’hui, le gérant de fortune ne comprend pas pourquoi ce contrordre n’a pas été entendu, compris et suivi. Il ignore également comment ce tueur assez inefficace savait à quelle heure Nathalie serait de retour d’un périple à Vienne. Enfin, il ne s’explique pas pourquoi les trois chiens très bruyants n’ont pas aboyé le soir de l’agression. Lui-même a entendu un cri, s’est agité un peu dans tous les sens, est sorti avec un colt sans rien voir, a lancé le bouledogue Oscar attaquer au hasard et finalement personne.

«Peut-être qu’en sortant armé, j’ai empêché qu’elle soit tuée.» En somme, il aurait sauvé à son insu celle dont il avait organisé la mort sans plus la vouloir. Une fin assez audacieuse pour un très mauvais scénario.

«Je ne voulais pas divorcer car j’avais peur d’abandonner mes enfants»