Elle a 39 millions de francs à répartir, Nicole Minder. La cheffe des Affaires culturelles du canton de Vaud est désormais chargée d’une mission: sauver la culture vaudoise, que la crise sanitaire, son cortège d’annulations et de reports, a mise à genoux. Le fonds d’urgence et d’indemnisation qu’elle doit gérer apparaît à la fois large et limité. Car comment choisir, sur quels critères précis? Elle répartira des indemnités non remboursables pour les préjudices subis en cas d’annulation ou de report. Et aussi des prêts sans intérêts, destinés aux entreprises culturelles à but non lucratif. Les plus importantes, comme les festivals, sont souvent les plus fragiles et les plus solliciteuses. Mais le tissu culturel d’une région, ce sont aussi tous les autres, moins médiatiques, qui rendent un pays vivant. Cette vie-là ne tient désormais qu’à un fil.

Combien de demandes d’aides avez-vous reçues? Une centaine, mais nous avons ouvert le portail en ligne il y a quinze jours et les acteurs culturels ont jusqu’au 20 mai pour déposer leurs requêtes. Donc ce chiffre n’est pas représentatif de toutes les demandes qui vont nous être adressées.

Quel est le montant dont vous disposez? 39 millions, soit 10 millions qui proviennent de la Confédération pour le dispositif d’aides d’urgence, sous forme de prêts; 14,5 millions de la Confédération et 14,5 autres millions du canton pour les indemnisations. La Confédération a réparti 245 millions entre les cantons, selon leur nombre d’habitants et leurs subventions publiques à la culture. Vaud a reçu environ 10% du montant total. Il fait partie des quatre cantons suisses les plus aidés, avec Genève, Zurich et Berne. Une fois de plus cela démontre l’importance de la culture dans l’Arc lémanique.

Quels sont les critères pour recevoir ces prêts ou ces indemnisations? Les exigences de la Confédération s’appliquent aussi bien aux personnes morales dans le secteur de la culture – à but lucratif ou non – qu’aux personnes physiques, aux activités indépendantes. Il faut que l’acteur culturel ait son siège ou son domicile dans le canton, il faut encore que les événements annulés l’aient été entre le 28 février et le 20 mai 2020, et auraient dû se dérouler jusqu’au 31 août. Ensuite, au niveau du canton, nous devrons prioriser en fonction de nos objectifs et de notre politique culturelle. Nous avons décidé de baser nos critères sur l’importance pour la vie et la diversité culturelles du canton, ainsi que les aspects création artistique, innovation et médiation culturelle. Nous allons faire notre possible pour indemniser toutes les pertes (qui ne comprennent pas le manque à gagner), mais nous n’avons encore aucune idée du nombre de demandes qui va nous arriver.

Cela fait des années que l’on dit qu’il y a trop de festivals autour de l’Arc lémanique en été, cette crise sera-t-elle un moyen de faire le tri parmi les plus fragiles? Cette question s’applique au-delà de la culture à tous les domaines économiques. Des gros festivals comme des petits peuvent être fragiles, cela dépend du modèle d’affaires des structures et de ce qui a déjà été engagé financièrement. Plus la formule est dépendante de la billetterie, plus elle est fragile. Certains festivals sont très subventionnés, par exemple les manifestations gratuites, et dans ce cas les collectivités publiques jouent le jeu: les montants des subventions sont majoritairement maintenus. Il y a aussi eu de beaux élans de solidarité de la part du public, on l’a vu pour le Cully Jazz et les Brandons de Payerne.

Paléo a publiquement annoncé avoir besoin de 5 millions. Paléo et Montreux Jazz vont-ils être aidés de la même manière? Ils feront partie des plus grosses demandes d’indemnisation, mais le montant de l’aide dépendra de leurs pertes exactes et de leur modèle économique. Nous avons mis sur pied une task force pour traiter les dossiers avec des analyses financières pointues et les prioriser. A noter que le domaine du cinéma est aussi impacté, une dizaine de films étaient en cours de réalisation.

Pour qui êtes-vous le plus inquiète? Il y a des craintes de perte de métiers dans certaines branches. Il peut suffire que certains techniciens indépendants du cinéma ou du théâtre disparaissent pour que cela rompe la chaîne. Nous allons veiller au maintien des compétences culturelles et artistiques, c’est un élément important.

La branche de la culture est celle qui a été touchée le plus tôt, or on a peu entendu le Conseil fédéral se pencher sur ce domaine économique en particulier. Les acteurs culturels se sentent-ils lésés? Ils ne sont en tout cas pas les oubliés des collectivités publiques, car il y a eu très rapidement des décisions d’indemnisations d’aide à fonds perdu. Un soutien extrêmement fort qui va permettre aux gens de repartir dans leur prochain projet. De plus, j’ai confiance en ce milieu, qui a l’habitude de se battre, de s’adapter et qui aura la force de se relever de manière globale. L’avantage du monde culturel, c’est que c’est un milieu créatif et agile, j’ai foi dans sa capacité de relance.