Carlo Lamprecht ne rempilera pas pour un troisième mandat. Le conseiller d'Etat genevois mettra ainsi un terme à sa carrière politique après «trente ans d'engagement pour la République». Mais aussi après deux législatures à la tête du Département de l'économie, de l'emploi et des affaires extérieures. «A mon âge [69 ans], beaucoup de monde est déjà parti», plaisante le ministre PDC, avant de reconnaître que «la charge de travail d'un conseiller d'Etat aujourd'hui dépasse les limites de l'imaginable. Elle accapare tout l'esprit et toute l'existence.»

La décision, annoncée jeudi aux médias, était quelque peu attendue. Elle a le mérite de lancer la campagne qui mènera aux élections cantonales d'octobre prochain. Elle ouvre aussi la course à sa succession au sein du parti. Responsable de campagne, Philippe Fleury n'a pas caché la ferme volonté de lancer deux candidats PDC dans l'élection au Conseil d'Etat, «quel qu'en soit le prix». Hormis le conseiller d'Etat sortant Pierre-François Unger, on cite notamment parmi les papables plusieurs députés dont Patrick Schmied ou Guy Mettan, mais aussi et surtout Philippe Roch, directeur démissionnaire de l'Office fédéral de l'environnement, qui se dit intéressé par la fonction.

Pour Carlo Lamprecht en tout cas, une page se tourne. Quand on retrace ses huit ans passés au gouvernement, difficile de ne pas évoquer les conditions de son élection. En 1997, le PDC traverse une grave crise provoquée par l'affaire Philippe Joye (conseiller d'Etat durant une législature). Le candidat de 62 ans créé la surprise et s'étonne lui-même. Sauvant un siège PDC au Conseil d'Etat, il est élevé au rang d'envoyé de la Providence. Jeudi, en évoquant son parcours d'apprenti tessinois de 15 ans qui vint s'établir à Genève et accéda quelques décennies plus tard à l'exécutif de son canton d'adoption, Carlo Lamprecht n'a pas caché une certaine fierté. Comme s'il avait réalisé une part de son rêve américain, version suisse.

Si le patron de l'Economie genevoise a commencé son mandat avec quelques succès en faisant venir à Genève plusieurs multinationales dont Procter & Gamble, aujourd'hui, sa tâche s'est compliquée. En raison d'une forte pénurie de logements, le développement économique de Genève est en partie bridé. «Une grande entreprise chercherait à s'implanter dans le canton. Mais je me vois contraint de freiner une telle démarche», déplore le ministre. Pour Genève, c'est un peu la quadrature du cercle. Le canton connaît une situation très difficile sur le front de l'emploi. Avec 7,3% de chômage, soit 16 000 sans-emploi, il affiche le plus haut taux de Suisse. Mais pour l'élu PDC, c'est avant tout la conjoncture mondiale et régionale qui en est la cause. Le dossier est sans conteste celui qui a donné le plus de fil à retordre au magistrat. Pendant sept ans, il n'aura pris que peu les devants pour redynamiser une loi sur le chômage trop laxiste et corriger l'inefficacité des emplois temporaires cantonaux. La loi sera finalement durcie sous la pression du conseiller fédéral en charge de l'Economie Joseph Deiss. Celui-ci mit la République en demeure à plusieurs reprises en menaçant de ne pas accorder une prolongation de la durée d'indemnisation fédérale de 400 à 520 jours. Pour lutter contre un chômage endémique, le magistrat PDC ajoute que pousser à la création d'entreprises et de start-up, c'est bien, mais celles-ci n'embauchent que peu d'employés. Il plaide dès lors pour la création de trois zones économiques en bordure d'autoroute.

La mise en œuvre des accords bilatéraux a accru encore la pression sur le marché de l'emploi genevois. Le conseiller d'Etat l'admet, la concurrence est «terrible», mais précise que Genève est considéré comme un canton modèle dans la lutte contre le dumping salarial. Il n'est toutefois pas ménagé par les critiques. On l'accuse de faire du protectionnisme en insistant auprès des entreprises pour qu'elles recrutent «genevois». Carlo Lamprecht juge par ailleurs nécessaire de poursuivre la promotion économique du canton. Le patron de l'Economie n'est toutefois jamais parvenu à développer des synergies avec d'autres cantons. Une collaboration informelle vient certes de se concrétiser avec Fribourg mais, avec d'autres cantons, elle est inexistante. Carlo Lamprecht, qui se dit très sensible aux attaques de la presse, ne se prive pas de lancer des flèches empoisonnées contre Vaud et Neuchâtel, réunis par un accord de coopération dénommé Dews (Development Economic Western Switzerland). «Nous avons subi des agressions telles que je me suis adressé au Seco [ndlr: Secrétariat d'Etat à l'économie]. Un exemple? Des offres ont été faites à des entreprises de Genève pour s'expatrier à Neuchâtel. C'est absurde.»

En cours de conférence, Carlo Lamprecht parle enfin de Palexpo. Deux grands projets privés de plusieurs milliards seraient à l'étude. Une annonce dans le style Lamprecht: quelque peu déclamatoire, mais qui illustre les rêves du ministre qui s'enthousiasme de l'essor extraordinaire de villes telles que Valence. Avant de nourrir des regrets: «Ici, c'est plus difficile, notre démocratie est trop lente.»