GENÈVE

«Au Japon, on vénère les anciens, ici on les parque dans des EMS et on les visite à Pâques»

Depuis trois ans, Ardan Michael Blum consacre sa vie à améliorer celle des personnes âgées. Son nouveau projet: allier souvenirs du troisième âge et Internet pour créer une mémoire des rues genevoises

Au départ, il y a une vieille dame, Hedwig. La sémillante nonagénaire habite les Rues-Basses de Genève. C'est elle qui lui apprend à faire un feu de bois, elle aussi qui lui raconte la vie d'avant. C'est elle encore qui le mènera, inconsciemment, à fonder «Vivre avec le troisième âge» en 1999. Ardan Michael Blum, la trentaine nerveuse, a dès lors choisi de ne plus faire que ça. Retour sur un engagement aux allures de sacerdoce.

Né à Genève, Ardan Michael Blum quitte la Suisse avec sa famille à la fin des années 80, destination les Etats-Unis, pays d'origine de ses parents. Là-bas, il intègre la fac de Lettres, avant de travailler comme assistant photographe à Interview Magazine, à New York. Il rejoint ensuite Washington, où il a pour fonction de filtrer le courrier d'un sénateur. La tâche ne dure pas longtemps, Ardan Michael rentre en Suisse en 1992, dégoûté par la mentalité américaine «superficielle, naïve et remplie des préjugés du politiquement correct». S'ensuit une période de vaches maigres que ce «fils de bonne famille» n'aime pas évoquer; tout au plus dira-t-il qu'il a «mangé des pâtes pendant un an». C'est à cette époque que naît son envie de se rendre utile. «Je me sentais redevable envers la société qui m'avait pris en charge quand ça n'allait pas, souligne l'intéressé. J'ai alors commencé à rendre visite à des personnes âgées, car j'avais une grande estime pour mes grands-parents restés aux Etats-Unis.»

Touché par la solitude de ceux qu'il rencontre, Ardan Michael Blum a alors l'idée de leur fournir matériel informatique et accès à Internet, comme une fenêtre ouverte sur le monde. Il crée «Vivre avec le troisième âge»; l'association se charge d'obtenir l'équipement auprès de multinationales et de le transmettre aux EMS et autres instituts intéressés. Quelque 320 000 francs de dons ont été réunis jusqu'à aujourd'hui. A tel point qu'Ardan Michael Blum a mis sur pied «Geneva structures of real hope» il y a un an pour offrir une partie du matériel à d'autres que les personnes âgées. L'Hôpital cantonal de Genève et la prison de Champ-Dollon, par exemple, font partie des bénéficiaires.

Entre deux installations d'ordinateurs ou de webcams, le trentenaire, aidé par une quinzaine de bénévoles, trouve encore le temps de s'occuper d'un club d'échecs ou d'organiser un concert gratuit avec l'Orchestre de la Suisse romande – son père, David, est le fondateur de l'Orchestre symphonique genevois. Et le temps libre risque de se faire de plus en plus rare dans le quotidien d'Ardan Michael Blum, puisque «Vivre avec le troisième âge» ouvre mardi prochain à Chêne-Bougeries un centre dédié aux nouvelles technologies. Au programme: cours d'informatique, accès Internet, mise à disposition de logiciels et CD-Rom éducatifs, diffusion de DVD mais également organisation de sorties et de rencontres. Pour ôter toute réticence aux seniors effrayés par le monde informatique, Ardan Michael a un truc: «Vous leur montrez un CD-Rom dédié à leur hobby, que ce soit le jardinage, l'histoire ou la cuisine et le tour est joué! Après ça, ils sont prêts à surfer sur le Net.»

Mais c'est avec un autre projet derrière la tête que le jeune homme a décidé de la création du centre: former les personnes âgées aux joies de l'informatique en leur donnant la possibilité de s'exercer sur du concret, à savoir la création d'un site Internet. Le principe est simple: il s'agit de constituer, à partir de leurs souvenirs, une «maquette virtuelle» de Genève, qui doit s'enrichir au fil du temps. Le site, dont le nom a déjà été réservé (www.rue-de-geneve.ch), offrira des liens vers les principales rues de la ville. Pour chacune d'elles, historique, anecdotes des anciens – récoltées au centre ou dans les quartiers par des bénévoles –, témoignages des actuels habitants et autres photos permettront de se faire une idée précise de la situation, passée et présente. «Les seniors ont tellement à nous apprendre et nous avons tellement tendance à l'oublier, c'est ce qui a motivé ce projet», note Ardan Michael Blum, ajoutant: «Au Japon ou en Afrique, on vénère les personnes âgées, ici on les parque dans des EMS et on les visite à Pâques.» L'objectif fixé est de travailler sur 30 rues par an pendant dix ans, puis de «léguer» le site aux jeunes générations avec les fonds et infrastructures nécessaires. A terme, le site pourrait s'autofinancer grâce à des liens vers les commerçants des rues citées. A condition de trouver très vite les 180 000 francs indispensables au lancement du projet.

Publicité