Le Temps: Que signifie le meurtre d'hier?

Ueli Leuenberger: Je suis profondément attristé, atterré, qu'on en soit arrivé ici, à Genève, à une mort d'homme, et toute l'équipe de l'Université populaire albanaise (UPA) partage ce sentiment. Ceci dit, je ne suis pas vraiment surpris et je disais ces derniers jours à qui voulait m'entendre que certains Albanais pourraient perdre la tête. Il existe aujourd'hui une telle tension dans leur communauté. La plupart n'ont plus aucune nouvelle de leurs proches et toutes les informations qu'ils reçoivent de leur pays relatent de nouveaux assassinats ou de nouveaux exodes.

– Craignez-vous d'autres violences?

– Les incidents risquent de se multiplier tant que le génocide se poursuivra sur place et, il faut bien le dire aussi, tant que les Serbes d'ici continueront à provoquer verbalement les Albanais. Ce qu'ils font en soutenant que le régime de Belgrade a toujours traité convenablement les Albanais, en affirmant que l'Armée de libération de la Kosove n'est qu'un ramassis de terroristes et en protestant uniquement contre les bombardements de l'OTAN. Les gens qui se réunissent le soir à l'UPA pour suivre le journal télévisé sont révoltés par ce genre de déclarations. J'attends depuis des mois que des personnalités serbes de Suisse osent se manifester pour dire aux Albanais «je ne suis pas d'accord avec vos positions politiques mais je suis scandalisé par l'écrasement de votre peuple». Or, aucune voix ne s'est élevée dans ce sens. Aucune. Cela ne peut qu'augmenter la haine. Beaucoup de Kosovars n'ont jamais rencontré ce que j'oserais appeler un «bon Serbe». Ils ne connaissent que le Serbe oppresseur, le Serbe qui les a privés de droits et, aujourd'hui, le Serbe qui les assassine. Je sais que tous ne sont pas ainsi. J'ai des amis à Belgrade, des gens courageux. Et je suis sûr qu'il y en a aussi beaucoup en Suisse. Mais qu'ils aient du courage, qu'ils prennent la parole pour dénoncer la politique de Belgrade!

– Serbes et Albanais entretenaient-ils des contacts avant la guerre?

– Très peu. Leurs relations ont suivi la même évolution partout. A partir de 1990, quand les Albanais ont perdu tous leurs droits, les deux communautés ont rompu ici comme en Kosove.

– Quelle réalité afflige le plus ici les Albanais du Kosovo, le drame humanitaire ou la perspective de la défaite?

Le drame humanitaire. Imaginez leur réaction à la vue de colonnes de réfugiés traversant Pristina! Un porte-parole de l'OTAN a dit que c'était Phnom Penh (n.d.l.r.: après le triomphe des Khmers rouges). De fait, les autorités serbes vident les villes: celle de Pec, 100 000 habitants, est aujourd'hui déserte. Les Albanais ont compris quand ils ont découvert que leurs dirigeants les plus modérés étaient assassinés.

– Qu'ont-ils compris?

– Que Belgrade essayait vraiment, cette fois, de les éliminer. Que la purification ethnique prônée depuis longtemps par la frange la plus radicale du mouvement nationaliste serbe était engagée.

– Sentez-vous les Albanais du Kosovo démobilisés politiquement?

– Non, pas du tout. Ils donnent tous les soirs des milliers de francs à l'Armée de libération de la Kosove, dans les cafés, dans le secret des familles et jusque dans nos locaux. Ils offrent tout ce qu'ils ont pour fournir un appui financier à la guérilla. Certes, beaucoup sont aujourd'hui atterrés mais ils ne vont pas tarder à se radicaliser. Et si la communauté internationale décide un jour de s'entendre avec Milosevic, sur le dos des Albanais, en avalisant le nettoyage ethnique en cours, une minorité d'entre eux va sans aucun doute verser dans le terrorisme, à l'instar des Arméniens ou des Palestiniens.

Propos recueillis par Etienne Dubuis