Procès

Jean Claude Gandur gagne une manche dans son duel contre Vincent Mangeat

Une expertise juge l’architecte vaudois responsable d’un surcoût de 3 millions de francs lors de la construction d’une somptueuse villa pour le magnat du pétrole. Le bâtiment de Tannay, au bord du Léman, n’a jamais été habité

C’est un tournant dans le procès-fleuve qui oppose le magnat du pétrole Jean Claude Gandur à l’architecte star Vincent Mangeat. Une expertise conclut à la responsabilité de ce dernier dans un surcoût de 3 millions de francs sur le chantier de la villa du milliardaire à Tannay (VD).

Ce somptueux bâtiment, doté d’un bassin de marbre, de portiques monumentaux et d’un musée privé, n’a jamais été achevé, et Jean Claude Gandur n’y a jamais vécu.

Depuis 2009, l’architecte et son commanditaire s’affrontent à son sujet devant la justice vaudoise, avec des vues diamétralement opposées. Vincent Mangeat réclame à Jean Claude Gandur des honoraires impayés pour un million de francs environ. L’homme d’affaires, qui a fait fortune à Genève avec sa société pétrolière Addax, accuse l’architecte d’avoir livré une maison bourrée de défauts et d’avoir laissé déraper les coûts durant sa construction. Certaines de ses œuvres d’art auraient aussi été abîmées à cause d’une panne du système de climatisation installé par Siemens.

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Le procès civil qui oppose ces deux personnalités, aussi brillantes que têtues, mobilise la justice vaudoise depuis bientôt dix ans. Trois juges se sont succédé dans ce dossier. L’expertise de l’architecte lausannois Danilo Mondada – quelque 173 pages, plus 200 pages d’annexes – a été remise il y a près de deux ans. Mais son contenu n’a filtré que récemment, à la faveur de compléments demandés par les deux parties.

Selon nos informations, l’expertise chiffre le «dommage subi» par Jean Claude Gandur à un peu plus de 3 millions de francs. Il impute la responsabilité au moins partielle de ce surcoût à Vincent Mangeat. L’architecte aurait fait appel à des sous-traitants sans appel d’offres, sans toujours discuter les prix ni demander de rabais. Le document évoque son «peu d’empressement» et des «carences» dans la supervision des travaux. Des «malfaçons constructives» et des «malfaçons techniques» auraient entraîné des frais supplémentaires pour plus de 700 000 francs. Le surcoût global, conclut l’expertise, est lié à une «exécution lacunaire du mandat d’architecte».

Ce constat est un revers pour Vincent Mangeat, qui n’a jamais admis le moindre manquement. Il réclamait au contraire un million d’honoraires supplémentaires, après avoir déjà reçu quelque 4 millions de francs de Jean Claude Gandur pour la villa.

Pas inhabitable

«Ce qui est notable ici, c’est que c’est Vincent Mangeat qui a pris l’initiative de ce procès. Et que l’expertise se retourne contre lui», commente une personne qui connaît les conclusions du document.

Mais l’avocat de l’architecte, Antoine Eigenmann, se montre serein. «Le rapport d’expertise, qui n’est pas définitif, relève que la villa est globalement conforme à ce qu’on avait dit», explique-t-il. En d’autres termes: la maison de Tannay n’est pas inhabitable. Il faudrait tout de même dépenser quelque 800 000 francs pour la remettre en état et résoudre les problèmes d’étanchéité et de finitions constatés par l’expertise, sans que cette dernière précise qui doit payer ce montant.

Concernant le surcoût de 3 millions, le camp Mangeat avance un argument simple. Jean Claude Gandur voulait ce qu’il y a de mieux pour sa demeure. Il a choisi certains artisans, qui avaient commencé à réaménager sa villa avant l’arrivée de Vincent Mangeat. Cela expliquerait l’absence partielle d’appel d’offres. Le surcoût serait d'abord dû aux goûts et aux exigences du client, pas à un défaut de maîtrise de l’architecte. Une vision totalement contestée par Christian Pirker, l'avocat de Jean Claude Gandur: «L’expertise est claire, les choix de M. Gandur n’ont aucun rapport avec les surcoûts et le dommage qu’il a subis.»

Antoine Eigenmann a aussi commandé un avis de droit à un professeur de Fribourg et spécialiste du droit de la construction, Benoît Carron. Il conclut que Jean Claude Gandur doit encore quelque 470 000 francs à Vincent Mangeat.

Faute de compromis ou d’accord entre les deux hommes, la bataille judiciaire continue. Elle pourrait encore durer des années. Le troisième juge à avoir repris l’affaire, Eric Kaltenrieder, s’est refusé à tout commentaire sur l’état du dossier ou la fin éventuelle de la procédure.

«Selon moi, l’expertise devrait a priori permettre de clore prochainement le litige, estime toutefois Christian Pirker, puisque MM. Mangeat et Pierre Wahlen [son associé au sein du cabinet d'architecture, ndlr] ne peuvent maintenant plus nier leurs lourdes responsabilités dans ce désastre.»

La villa de Tannay risque tout de même de rester vide encore longtemps. «Le drame, résume un proche du dossier, c’est que tout le monde s’est donné beaucoup de mal pour faire de cette maison un très bel objet.»

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