Comme Francis Matthey, Jean Guinand quittera le Conseil d'Etat neuchâtelois le 20 mai prochain. A deux mois de l'échéance et dix jours avant les élections cantonales, l'heure est déjà aux adieux. Avant les pompeuses embrassades programmées aujourd'hui midi devant le Grand Conseil, le ministre des Finances doit encore faire ratifier les comptes 2000, bouclant avec un déficit de 12,3 millions de francs, alors que le budget tablait sur une perte de 37 millions. Juste avant d'obtenir un dernier vote favorable, qui aura valeur de sanction positive pour l'ensemble de son action, Jean Guinand se fendra d'un dernier coup d'éclat: il offrira une réduction fiscale aux rentiers AVS, victimes de la réforme de la loi d'impôt entrée en vigueur cette année même. L'harmonisation fédérale a contraint le canton de Neuchâtel à imposer les rentes à 100%, alors qu'elles ne l'étaient qu'à 80% auparavant, suscitant des réactions indignées!

Jean Guinand aurait dû dévoiler son projet mardi déjà. Mais ses collègues du gouvernement, en campagne pour leur réélection, ont usé et abusé de leur temps de parole, souvent pour des verbiages. Et lorsque l'heure de Jean Guinand a sonné, le président du Grand Conseil, Raoul Jeanneret, lui a coupé la chique, suspendant la séance afin de permettre aux députés d'aller célébrer la fin de la législature autour d'un déjeuner. Un accroc de plus, sans importance celui-là, dans le parcours de Jean Guinand.

Loyal, le ministre des Finances reviendra mercredi. D'ici là, motus! et bouche cousue. Les députés, qui l'ont pourtant souvent chahuté, auront la primeur de l'information. C'est la nature de Jean Guinand, respectueux des institutions, qui s'est construit une image de gouvernant responsable, et adepte du consensus. «Ce n'est peut-être guère spectaculaire, mais c'est efficace», avoue-t-il en guise de commentaire. Il le répétera mercredi, lorsqu'il prononcera son testament politique devant le parlement.

Docteur en droit

Docteur en droit, professeur à l'Université de Neuchâtel dont il occupa le siège de recteur de 1983 à 1987, conseiller national de 1987 à 1993, Jean Guinand avait brûlé la politesse à Jean-Pierre Authier en 1993, lorsqu'il fut désigné sur le fil candidat à la succession de Jean Cavadini au Conseil d'Etat, provoquant par là même un véritable psychodrame au Parti libéral. Pâle ministre de l'Instruction publique, tout de même réélu en 1997, Jean Guinand prend alors en charge le Département des finances, qui croule sous des déficits compris entre 30 et 60 millions. Malgré des ennuis de santé qui l'éloignent du pouvoir durant deux mois en 1998, il lance avec courage et détermination une réforme financière d'envergure. Obtenant habilement, même si parfois in extremis, des majorités parlementaires et populaires grâce à l'appui de la gauche, il introduit un barème fiscal de référence pour toutes les communes du canton, réalise une péréquation financière intercommunale et amorce le désenchevêtrement des tâches entre le canton et les communes.

Cerise sur son gâteau de départ en retraite, les comptes 2000 flirtent avec l'équilibre. S'il n'avait pas affecté 14 millions à des fonds spéciaux, ils auraient même dégagé un petit bénéfice. Le déficit résiduel est-il destiné à contenir les appétits électoraux? Le sage Jean Guinand s'en défend et rappelle que le combat des finances n'est pas gagné: «Même si on est proche de l'équilibre, on n'est pas encore dans les chiffres noirs. Lorsqu'ils apparaîtront, il conviendra d'amortir la dette de 1,5 milliard et le découvert au bilan de 400 millions.»

Un libéral d'étiquette?

De libéral, Jean Guinand n'en a souvent eu que l'étiquette. Comme le Conseil d'Etat, il a gouverné au centre, voire au centre gauche. Ses pairs libéraux s'en sont offusqués, au point de lui faire un croc-en-jambe en refusant son budget 2000. Malgré cet accroc, Jean Guinand, 57 ans, a laissé entendre qu'il briguerait un troisième mandat. L'annonce de son retrait, faite le 14 septembre 2000, a provoqué la surprise et surtout désemparé son parti, qui n'avait pas préparé sa succession. La maison libérale s'est embrasée, avant de désigner dans la douleur Sylvie Perrinjaquet.

A l'heure du bilan, le ministre qui s'est fait un nom en réformant les finances cantonales neuchâteloises affiche une fierté légitime. «On s'est battu pour y parvenir, dit-il avec modestie. Je ne suis pas certain que les choses seront dorénavant plus aisées, malgré l'amélioration de la situation. Les appétits sont féroces.» Jean Guinand pense à l'initiative fiscale de la Chambre du commerce, soutenue par la droite et qu'il combat. «Je regrette que l'initiative ait été lancée au lendemain de la révision de notre loi d'impôt, favorable aux entreprises. Je ne suis pas sûr qu'il faille encore diminuer leur taxation.» Il conseille à ses successeurs de prévoir un contre-projet «raisonnable, susceptible de concilier les requêtes des uns et des autres». Encore une formule qui résume l'esprit dans lequel Jean Guinand a gouverné durant huit ans.