Interview

Jean Haëntjens: «La smart city ne va pas régler les problèmes de mobilité»

Les grands groupes d’informatique ont senti le filon de la gestion numérique de nos villes. L’économiste et urbaniste Jean Haëntjens discute de cette mise en concurrence de notre espace public

La mobilité n’échappe pas à l’immixtion des grandes entreprises du numérique, dont Google, Apple, Facebook ou encore Amazon (GAFA), dans la gestion de nos cités. Cette numérisation de l’espace engendre de nombreux défis. Tour d’horizon avec l’économiste et urbaniste Jean Haëntjens, présent ce jeudi lors de la conférence cantonale vaudoise sur la mobilité de demain.

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Le Temps: Qu’apportent les GAFA en termes de mobilité?

Jean Haëntjens: Ils ont une créativité intellectuelle, une puissance de recherche qui est fabuleuse. Aucune ville n’aurait été capable de développer la voiture autonome. Ce sont des investissements de plusieurs milliards de dollars. Ils ont également une liberté d’imagination qui est intéressante. L’introduction de trottinettes électriques, à Paris, a gêné la mairie, mais peut-être que ce mode de transport est plus adéquat que les Vélib pour la ville. Autre exemple: Uber. Pendant des années, il s’est révélé très difficile d’intégrer la corporation très fermée des taxis, qui maintenait des prix élevés. L’arrivée d’un nouvel acteur a fait éclater ce système et on voit les frictions que cela provoque. Enfin, les GAFA ont une grande connaissance des habitudes des habitants, grâce aux données qu’ils collectent.

Comment connecter les données de différentes entreprises?

Les GAFA proposent des systèmes clés en main, basés sur leurs données et sur celles des villes, mais ils n’offrent pas la possibilité de partager ces données. Un consortium regroupant plusieurs acteurs du numérique peut jouer ce rôle s’il y a un intérêt économique. Il prendra la fonction d’intégrateur, récoltera ces données et les mettra en commun. A Rennes, par exemple, Dassault a été choisi pour rassembler les données de la ville, d’EDF ou encore de la SNCF. Si tous les acteurs du secteur n’entrent pas dans cette collecte, ce n’est pas grave. Avec cinq ou six services, on arrive à avoir une bonne description du système, sans être exhaustif. Cela permettra déjà de l’optimiser.

Donner un tel pouvoir aux GAFA engendre un problème de souveraineté…

Il ne faut pas non plus leur donner les clés du camion. Aujourd’hui, certains élus, se sentant dépassés par la modernisation de leur ville, sont tentés de laisser des groupes privés s’en occuper. D’autres y voient la possibilité d’attirer un gros acteur économique dans leur ville. Mais il faut faire attention à ne pas trop leur faire de concessions en échange, par exemple sur le plan décisionnel. Je ne fais pas un plaidoyer anti-GAFA, mais il est naïf de croire que la smart city va régler les problèmes de mobilité. Les groupes numériques vont résoudre l’aspect technique, mais pas l’aspect systémique. Les plans d’urbanisme restent de la responsabilité des collectivités. Au niveau culturel, il reste une ambiguïté. L’intérêt des GAFA est que le citoyen soit un consommateur. Une carte Google est pratique. Avant, elle nous indiquait uniquement le trajet. Désormais, on voit apparaître des marqueurs pour McDonald’s et autres. Des publicités qui, à terme, finiront par influencer, en retour, notre mobilité.

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