MON FRERE, MA SOEUR (3)

Jean et Pierre Studer, alter ego contrariés

Architecte reconnu, Pierre Studer raconte son frère Jean. Il partage une grande proximité et une ressemblance physique frappante avec son petit frère devenu Conseiller d’Etat neuchâtelois

Le mimétisme est frappant. Pierre Studer partage avec Jean, son cadet de trois ans, un nombre impressionnant de traits et d’attitudes. Une stature imposante, tout d’abord, soulignée par la même voix de ténor. Au téléphone, la ressemblance est telle que leur propre mère n’a jamais cessé de les confondre.

Pierre, architecte, est moins théâtral et moins volubile que Jean, avocat devenu conseiller d’Etat neuchâtelois. Mais leurs expressions sont souvent semblables: les yeux qui se ferment en cas de concentration intense; les mêmes ridules qui s’accentuent sous les paupières lorsqu’ils sont pris d’un éclat de rire, tonitruant, forcément.

Pierre Studer a hésité avant d’accepter de parler de son frère et de leur relation intime. Par pudeur, mais aussi en raison de la forte exposition que l’élu socialiste connaît depuis son accession au Conseil d’Etat neuchâtelois, le 1er juin 2005. «J’ai toujours eu des mandats pour le canton et les communes, confie l’aîné. Depuis lors, on se gaffe pour ne pas être accusés d’un quelconque conflit d’intérêts. On veut éviter «d’être dans le Blick», comme on le dit en rigolant.»

Pierre et Jean sont nés tous les deux à Saint-Cloud, près de Paris. Un point de chute lié à la trajectoire professionnelle de leur père, Hermann, d’origine soleuroise. Après des études à Thonon où il devient ingénieur des Ponts et Chaussées, il s’installe en Normandie avec son épouse Marie-Thérèse pour œuvrer à la reconstruction de la région dévastée par la Deuxième Guerre mondiale. C’est là que naît la première fille du couple, Michèle, et un premier fils qui décédera à l’âge de 2 ans.

En 1960, Hermann Studer décide de rentrer en Suisse. La famille s’installe d’abord à La Chaux-de-Fonds avant de prendre racine trois ans plus tard à Neuchâtel, aux Poudrières. Pierre a 9 ans, Jean 6. C’est le début d’une période heureuse dans un quartier populaire où les deux frères vont faire les quatre cents coups et, surtout, lier des amitiés aux longs cours.

Les deux garçons partagent la même chambre. Scolarisés à l’école catholique, ils grandissent dans un environnement heureux, mais strict. «Ma mère avait deux idoles: le pape et le général de Gaulle, raconte Pierre. Mon père avait aussi de fortes convictions chrétiennes. Contrairement à ma mère, qui était bavarde, il ne parlait pas beaucoup. Mais en un regard, on le comprenait. Avec Jean, on a hérité de cela. Selon le ton qu’il utilise pour me dire «ça va», je sais immédiatement s’il y a un problème.»

Petit dernier de la famille surnommé affectueusement «bébé», Jean Studer connaît une enfance paisible, sans le moindre souci de santé. Tout le contraire de Pierre, souvent malade, qui va prendre du retard dans son cursus scolaire. «Les coups durs, c’était pour moi, note l’aîné, qui a perdu une phalange dans un jeu qui a mal tourné. Lui, il n’a jamais rien eu, pas la moindre petite fracture.»

Les deux frères partagent de nombreuses activités communes. A 13 ans, Jean commence le basketball dans le sillage de son aîné. Entre eux, ni rivalité ni esprit de compétition. «On m’a forcé à faire du sport en raison de mes problèmes de santé, se souvient Pierre. Jean, qui n’était pas très sportif, a suivi le mouvement. Avec notre taille (ndlr: ils mesurent les deux près de 2 mètres), c’était un bon choix.»

Jean, «l’intellectuel de la famille», préfère la réflexion à l’effort physique. Il aime se réfugier dans les différentes cabanes construites par son père dans le jardin de la maison familiale. «A 13 ou 14 ans, il avait hérité d’une maisonnette verticale dans laquelle il s’enfermait pour jouer à l’ermite, reprend Pierre. Il me faisait penser à Snoopy dans sa niche. Plus tard, dans une cabane plus grande, il jouait à l’artiste. Il réalisait des bas-reliefs cubistes en badigeonnant des bouts de bois avec du plâtre. Il avait intégré les trois dimensions dans sa réflexion artistique. C’était assez réussi.»

L’apprenti peintre est aussi un flemmard contrarié. Il s’échine à éviter la corvée de vaisselle en prétextant un besoin pressant pour s’enfermer dans les toilettes. «Il y restait très longtemps, c’était son grand truc. Mais il ne faisait pas le mort. Il commentait à voix haute des matches de football imaginaires ou il jouait au cosmonaute en communication radio avec la base de Houston.»

Au terme de leur scolarité obligatoire, les deux frères empruntent des voies différentes. Pierre commence par faire un apprentissage de dessinateur en bâtiment et enchaîne avec une formation en architecture au Technicum de Bienne. Durant la semaine, il loge sur place. Jean, qui a commencé le gymnase à Neuchâtel, loue un petit appartement à la rue des Tertres pour avoir, lui aussi, une certaine indépendance. «A l’époque, il avait un look terrible, rigole l’aîné. Il fumait la pipe et portait un borsalino sur ses cheveux longs.»

La politique et les sujets de société ont toujours été des thèmes de discussion prisés au sein de la famille et avec les amis des Poudrières. Mais personne, dans cette garde rapprochée, ne s’est jamais engagé dans un parti. En 1977, quand Jean adhère au Parti socialiste, il fait œuvre de pionnier. «Ce choix a un peu embêté ma mère, estime Pierre. Il est lié à des relations que mon frère a eues au gymnase. C’était aussi l’occasion de faire quelque chose pour lui sans imiter les grands de la famille ou du quartier.»

Arrivé à l’âge adulte, les deux frères ont prospéré chacun de leur côté. Très discrets sur leurs vies privées, ils ont réussi à devenir l’un et l’autre des références dans leur domaine d’activité. Pierre crée en 1988 le bureau d’architecture Pierre Studer SA, auteur de nombreux grands projets dans la région et au-delà. La même année, Jean, qui est déjà un avocat redouté, est élu au parlement de la Ville de Neuchâtel, son premier mandat politique.

Les deux frères – qui ont eu la douleur de perdre leur père et leur mère à 10 ans d’intervalle – continuent à se voir régulièrement, le plus souvent à l’improviste. «Quand on a quelque chose à se dire, on passe l’un chez l’autre le soir, raconte Pierre. Ce n’est pas très structuré. Nous avons un seul rituel immuable, à Noël. On se voit toute la famille, avec les enfants. On passe du temps à table. Ce sont de très bons moments.»

Depuis 1999 et sa première élection au Conseil des Etats, Jean Studer a multiplié les succès électoraux sous l’œil bienveillant de son grand frère. «Sur ce plan, je suis très chauvin, souligne Pierre, qui se dit «ni de gauche, ni de droite». Je vote toujours pour lui, bien sûr, même si nous ne sommes pas toujours d’accord. Ses élections à Berne et, surtout, au Conseil d’Etat l’ont transformé en personnage public. Comme il est responsable du Département des finances, on me parle tous les jours de lui et des impôts qu’on paie. C’est même souvent le premier thème abordé par mes clients. Je dois avouer que c’est parfois un peu usant.»

Pierre et Jean n’abordent que très épisodiquement des sujets politiques. «Je ne me permettrais jamais de lui donner un conseil, souligne le premier. Nous discutons parfois du Réseau urbain neuchâtelois (RUN). C’est quelque chose que je vis de l’intérieur depuis vingt-cinq ans avec mes bureaux à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds.» Et quid de l’affaire Hainard qui secoue la République et met à mal le fonctionnement du Conseil d’Etat? «Je sens que cela lui pèse, mais il ne dit rien.»

Le travail occupe une place centrale dans la vie des deux hommes, sans qu’ils sachent vraiment pourquoi. «On doit avoir quelque chose à réparer», ironise l’aîné. Cette hyper­activité leur laisse peu de temps pour les loisirs. Pierre voyage beaucoup, Jean un peu moins, surtout depuis la naissance de sa troisième fille, en 2009. Juste avant cet heureux événement, il a emmené ses deux filles et ses deux neveux une semaine à Berlin pour assister à un concert de Radiohead. L’expérience a rapproché les cousins et cousines. «La famille est un lien très important, encore plus fort que l’amitié», précise Pierre. Chez les Studer, ce n’est pas peu dire.

Demain: Pierre et Ludovic Maudet

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