Certains y verraient une sorte de retraite pour mieux prendre de la distance avec le quotidien, d'autres plutôt une manière de contempler une nature alpine exceptionnelle. C'est là, à Saint-Luc, dans le val d'Anniviers, que Jean Romain, essayiste et professeur de philosophie établi à Bernex dans la campagne genevoise, se consacre à l'écriture d'un nouveau livre qui devrait paraître à l'automne prochain. Il n'en dira rien, mais lâchera quand même: «Ce sera un ouvrage politique.»

Dans son chalet situé en contrebas du célèbre Hôtel Weisshorn, Jean Romain a accepté de recevoir Le Temps pour parler d'Ecole avec un grand E. Né en Valais en 1952, il enseigne depuis 24 ans au Collège Rousseau de Genève, mais dénonce la «réformite» scolaire genevoise. Ce n'est donc pas un hasard s'il préside l'association «Refaire l'école» (ARLE) créée en novembre dernier, qui comprend aujourd'hui quelque 200 membres (professeurs, parents, députés).

Au-delà de sa notoriété littéraire, Jean Romain s'est fait connaître à Genève au gré de ses interventions souvent musclées dans le débat scolaire. D'ailleurs dans son pamphlet «Lettre ouverte à ceux qui croient encore à l'école» (L'Age d'Homme), il juge urgent de mener une réflexion sur cette institution déboussolée qui périclite. Dans ce cadre, «ARLE est censée devenir un groupe qui fera non seulement des propositions, mais exercera aussi des pressions politiques», relève le professeur, qui ne cache pas que l'association tentera à terme de «créer un réseau romand partageant les mêmes préoccupations».

Première mesure envisagée par l'ARLE: arrêter sans délai la réforme de l'école primaire (rénovation), quitte à lancer une initiative populaire. Pour l'écrivain genevois, l'instauration de deux cycles de quatre ans au primaire est absurde. «Il est illusoire de croire qu'un élève peut se fixer des objectifs pour les quatre prochaines années. Qui le fait d'ailleurs?» La suppression des notes n'est pas non plus acceptable. Pour lui, elles permettent de se situer en utilisant un outil «universel, compris de tous».

Selon Jean Romain, l'association «Refaire l'école» agira aussi au niveau du cycle d'orientation et du post-obligatoire en se battant contre la grille horaire aujourd'hui en place et contre la manière dont Genève applique l'ordonnance fédérale sur la nouvelle maturité «qui va dans tous les sens», regrette-t-il.

Si l'école perd sa crédibilité, Jean Romain ne s'en étonne pas. Il en attribue en partie la responsabilité aux «pédagogistes», contre lesquels il manifeste une aversion – le mot n'est pas trop fort – sans nuances. Selon lui, ils multiplient des réformes «abstraites» sans nécessité. S'il doit y avoir réforme, elle doit être organique. «Ce n'est pas parce que le monde s'affole que l'école doit faire preuve de «bougisme» et s'adapter à tout vent. Elle ne doit pas passer de la formation à l'information. Au contraire, elle devrait se fermer à diverses influences: économique, religieuse, psychosociale, idéologique.»

Le président de l'ARLE juge aussi important de «réinstitutionnaliser» l'école. A ses yeux, sous l'effet de la double influence des libertaires soixante-huitards et des «turbocapitalistes», l'école publique s'est transformée en service public. Conséquences: les parents, devenus «clients payeurs», revendiquent désormais non plus le droit aux études, mais le droit aux résultats. «L'école doit rester une institution, elle doit se fixer comme but de donner satisfaction au plus grand nombre.»

L'étude PISA 2000, qui a révélé des résultats inquiétants sur la faculté des élèves suisses à lire et comprendre ce qu'ils lisent, apporte de l'eau au moulin de Jean Romain. «Il me paraît indispensable de recentrer l'enseignement sur les disciplines premières: lire, écrire, compter. Ce n'est qu'après qu'on peut greffer des disciplines secondes.» Le professeur genevois considère d'ailleurs l'apprentissage de la langue maternelle comme capitale. Son environnement y est certainement pour quelque chose. Fils de parents universitaires, licencié en lettres et philosophie aux universités de Lausanne et Fribourg, il ne pense pas que l'enseignement de la grammaire est ringard. «Elle permet de comprendre l'intelligence d'une langue, relève le professeur Georges Steiner. C'est le refus de transmettre cet instrument structurant qui est ringard et élitiste.»

Jean Romain aspire en fin de compte à une école plus exigeante, qui ne gomme pas tous les obstacles par peur de brusquer l'élève mais qui donne à ce dernier les moyens de les franchir. «C'est cela qui est formateur.»