Hormis leurs étiquettes de parlementaires fédéraux et de candidats au Conseil d'Etat neuchâtelois, tout oppose Jean Studer et Yvan Perrin. Le premier est socialiste, conseiller aux Etats, imposant et extraverti. Le second est démocrate du centre, conseiller national, plutôt petit et réservé. A force de se côtoyer à Berne et de partager, parfois, le même compartiment de train, les deux hommes ont appris à se connaître. A force de débattre en vue des élections cantonales du 10 avril, ils ont développé, malgré leurs divergences, un vrai respect mutuel. Entretiens croisés:

Le Temps: Le déficit de 99,3 millions de francs des comptes 2004 a constitué un électrochoc dans la République. Comment l'appréhendez-vous?

Yvan Perrin: C'est une catastrophe avec, quand même, un point positif: tout le monde reconnaît désormais que le problème de ce canton est structurel. Jusqu'à présent, la gauche nous disait qu'il fallait faire le gros dos en attendant que ça aille mieux. Elle doit maintenant admettre que les beaux jours sont plutôt derrière nous que devant.

Jean Studer: Je partage l'avis d'Yvan Perrin: c'est une catastrophe. De par l'ampleur du déficit, tout d'abord, mais aussi par son côté inattendu. Ces deux éléments révèlent le manque de maîtrise de la cheffe des Finances, Sylvie Perrinjaquet. Le déficit traduit aussi l'aveuglement d'une droite qui s'est focalisée sur son projet de baisse de la fiscalité et qui a connu des dissensions très forte entre ses majorités au gouvernement et au Grand Conseil. Quand on n'arrive plus à s'entendre dans un canton comme le nôtre, ça ne peut pas fonctionner. Pour mener les nécessaires réformes, le futur Conseil d'Etat devra mener sa politique autrement. Il devra aller voir les fonctionnaires, les institutions, les entreprises pour discuter, écouter, se concerter…

– Y. P.: Pour réformer l'Etat, on ne peut pas avoir le consentement de tout le monde. Le constat est là: l'Etat est surdimensionné, il faut le ramener à de plus justes proportions. Il faut réagir, il y aura une potion amère à avaler. On ne peut plus continuer avec des autorités incapables de prendre des décisions claires et, parfois, impopulaires. C'est le fameux consensus neuchâtelois: on essaie de contenter tout le monde. Au final, les gens ne sont pas contents et en plus, on va dans le mur.

– Au vu de l'ampleur du déficit, faut-il envisager des économies drastiques, en réduisant par exemple de 10% le nombre de fonctionnaires?

– Y. P.: Je ne pense pas qu'on puisse raisonner en pourcentage de fonctionnaires. Il faut réfléchir aux missions que l'on entend accorder à l'Etat selon les besoins de la population. Le canton dispose par exemple de trois Musées des beaux-arts pour 168 000 habitants. Il faudrait imaginer une vraie planification culturelle. On dirait: à Neuchâtel, c'est le Laténium, à La Chaux-de-Fonds, le Musée d'histoire naturelle, et au Locle, les Beaux-Arts. On ne peut plus avoir tout partout!

- J. S.: Il faut faire des économies, c'est vrai, mais dans la concertation. Dans le domaine du chômage des jeunes, par exemple, vingt-quatre mesures existent dans le canton. A l'évidence, c'est trop. On peut faire autant avec moins. Je suis convaincu que c'est également le cas dans d'autres secteurs.

– Dans cette période difficile, tout le monde parle de renforcer l'attractivité du canton. Quelles recettes faut-il privilégier?

– Y. P.: On a une fiscalité qui est pénalisante en comparaison de celle de nos voisins. Il faut l'améliorer. Mais ce n'est pas le seul problème: on connaît une pénurie majeure de logements et de terrains susceptibles d'accueillir les grosses fortunes. Attirer de nouveaux contribuables, c'est l'unique moyen d'augmenter nos revenus. Il est en effet impensable d'augmenter encore la fiscalité…

– J. S.: On ne peut pas faire croire aux gens qu'on va augmenter la croissance en faisant baisser les impôts. Le seul vrai facteur de croissance, c'est l'emploi. On n'a pas tellement d'autre choix pour augmenter le revenu cantonal. Dans ce contexte, je ne comprends pas comment certains peuvent émettre des réserves sur l'utilité du Dews (Développement économique Western Switzerland).

– Malgré les efforts de la promotion économique, le canton de Neuchâtel a perdu près de 5000 emplois entre 2001 et 2004….

– J. S.: Oui, mais on en aurait peut-être perdu 10 000 si on n'avait rien fait. Je n'ai aucun doute là-dessus: il faut continuer à valoriser les atouts du canton, créer une identification plus forte avec nos points forts comme la microtechnique et donner aux jeunes l'envie d'entreprendre. A ce propos, d'importantes simplifications administratives seraient nécessaires pour faciliter la vie des entreprises. Je le constate régulièrement au sein de mon étude d'avocat, qui est une petite entreprise.

– Y. P.: Si tout ce qui peut amener des emplois est utile, je trouve le bilan du Dews relativement modeste. En 2004, il a attiré 54 entreprises pour 80 emplois. Bien sûr, on parle de 2500 pour le futur, mais pour l'heure, ce ne sont que des emplois potentiels. Il faut privilégier nos pôles d'excellence, comme la haute horlogerie. Créer des emplois qu'on peut délocaliser facilement au terme des dix ans d'exonération fiscale, ce n'est pas la peine.

– J. S.: La promotion économique a connu quelques échecs, c'est vrai. Mais aussi et surtout de très belles réussites. Prenez Johnson & Johnson. Depuis leur installation au Locle, en 1991, ils ont créé environ 800 emplois. Bien sûr, on peut toujours faire mieux. A ce titre, je pense qu'il faut améliorer les possibilités d'accueil d'entreprises dans le canton en mettant en place une vraie politique de l'aménagement du territoire. Il est inacceptable de ne pas être en mesure d'accueillir des entreprises comme Amgen à Galmiz avec un potentiel de plus de 1000 emplois.

– Yvan Perrin, vous êtes farouchement opposé au projet de Réseau urbain neuchâtelois (RUN). Est-ce dire que vous êtes opposé aux économies qui découleront de la mise en réseau des villes du canton?

– Y. P.: Si effectivement c'était ça la base de la réflexion, je serais pour. Mais ce n'est pas le cas! Nulle part le RUN ne parle pas de centraliser des équipements en un seul lieu. C'est le brassage d'air le plus coûteux qu'on ait infligé à la République. Le projet se veut en outre rassembleur alors qu'il monte les villes contre les campagnes. Pour développer le canton, ce n'est vraiment pas la bonne formule.

– Jean Studer, vous êtes pour votre part favorable au RUN. Doit-il inclure le Transrun, projet de liaison ferroviaire entre le Haut et le Bas?

– J. S: La priorité, c'est d'assainir les finances. Mais vouloir assainir les finances ne veut pas dire qu'on ne regarde pas plus loin que la machine à calculer. Il faut inscrire cet assainissement dans un projet. Dans ce sens, imaginer une nouvelle liaison ferroviaire Haut-Bas est un bon cadre pour donner un objectif à la conduite du canton. Il faut penser à l'avenir et prévoir ce qui se passera dans six, sept ou huit ans, quand le tunnel routier sera saturé.

– Y. P.: Un autre aspect de la question me dérange. Le Conseil d'Etat actuel dit: «Le RUN, c'est une bonne idée, parce que Berne subventionne ce genre d'initiative.» Avec le potentiel de ce canton, on peut offrir une autre ambition que d'aller piailler pour obtenir des subventions fédérales.

– J. S.: Je me suis battu à Berne pour maintenir la ligne de TGV qui passe par Neuchâtel. En me battant pour cela, je n'ai pas du tout eu le sentiment de faire l'aumône. Dans un Etat fédéral, c'est normal qu'on soutienne les cantons. Si on avait écouté Yvan Perrin dans les années 90, on n'aurait jamais construit le tunnel sous la Vue des Alpes.