Jean-Christophe Geiser, c’est l’homme aux multiples vies, il occupe le devant de la scène pour deux fonctions que tout semble opposer. A Lausanne, depuis vingt-huit ans, il est l’organiste titulaire de la cathédrale, un des postes musicaux les plus prestigieux en Suisse. A Berne, il est conseiller juridique à l’Office fédéral de la justice (OFJ), chargé principalement de la très attendue votation sur l’avenir de Moutier.

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La rencontre a lieu dans un de ses deux bureaux, à la cathédrale, «le plus grand édifice gothique de Suisse», glisse, fier, ce féru de culture et d’histoire. Volée de marches et l’on arrive dans son paradis: les grandes orgues Fisk et leurs 7400 tuyaux, au design signé Giugiaro. Avec passion, il raconte, il guide dans les entrailles de l’instrument, qui ressemblent à un gigantesque métier à tisser. Des images lui permettent de raconter son orgue: «Il est grand comme une villa individuelle et pèse 40 tonnes.» Il le connaît parfaitement, l’a imaginé, l’a inauguré en 2003. «C’est le plus grand instrument de Suisse», raconte-t-il tout sourire. Il s’assied et joue quelques notes. Ou plutôt les compose.

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Avec un peu de tristesse dans la voix, Jean-Christophe Geiser se souvient qu’il y a deux semaines, il aurait dû jouer à la cathédrale de Moscou. La pandémie a annulé tous ses concerts depuis novembre, lui qui a donné des récitals dans les lieux les plus prestigieux du monde: Notre-Dame de Paris, Panthéon, cathédrales de Washington et de Cologne ou Philharmonie de Saint-Pétersbourg: «C’est une plongée dans l’histoire. L’énergie du lieu nous porte. Suivant le lieu, on joue différemment.»

Enfance à Cortébert

Ses regrets sont vite balayés. Jean-Christophe Geiser demeure positif: les services religieux se poursuivent: «Comme organistes, nous ne sommes pas complètement muets.» Suspendu à 16 mètres de haut, il surplombe toute la cathédrale. En contrebas, assis sur un banc, l’un de ses étudiants l’attend patiemment. En fait, l’homme n’a pas que deux vies, mais trois, voire plus… il enseigne encore à la Haute Ecole de musique (HEMU).

Jean-Christophe Geiser se raconte: enfance passée dans le Jura bernois à Cortébert. Il commence le piano à 6 ans, puis l’orgue à 12 ans: «J’ai toujours été fasciné par cet instrument. C’est comme être à la tête d’un orchestre, vous composez vos sons, comme sur un ordinateur.» Il interprète à nouveau quelques notes. Les ambiances des églises le soir où la nuit le captivent. Il se remémore des nuits passées à répéter à Notre-Dame de Paris.

Toutefois, ce n’est pas la religion qui l’a conduit derrière un orgue: «Je ne suis pas né dans une famille pratiquante, mais c’est vrai que cet instrument a une dimension spirituelle.» Passionné, il l’étudie à Berne et à Paris, n’abandonne pas pour autant ses études de droit et passe son brevet d’avocat.

Seul un génie peut réussir à mener deux carrières de front. La remarque le fait rire: «J’ai beaucoup travaillé.» Il avoue que s’il avait dû faire un choix, il aurait choisi la musique. Sur un ton modeste, il poursuit: «Ce n’est pas si exceptionnel: toutes proportions gardées, Albert Schweitzer, par exemple, était à la fois organiste, théologien et médecin.» Et de se rappeler un graffiti vu sur un mur du Conservatoire de Berne: «Celui qui ne connaît que la musique ne connaît rien non plus à la musique.» «J’aurais pu l’écrire», glisse-t-il, amusé. Le point commun entre ses deux activités? «La recherche d’harmonie.»

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En 1991, il postulera simultanément à l’OFJ et comme organiste titulaire de la «Cathé». Il est pris pour les deux postes. Il fera donc les deux. «C’est sans doute bénéfique à mon équilibre personnel de poursuivre à l’OFJ.» Et les dossiers qu’il suit sont sensibles. Membre de la délégation suisse au Groupe d’Etats contre la corruption (Greco), il est également évaluateur pour cet organe du Conseil de l’Europe. Il a par exemple ausculté la France: «C’est passionnant de regarder derrière la face visible et institutionnelle de la démocratie.»

«Un pied dans chaque canton»

Autre dossier explosif: Moutier. Jean-Christophe Geiser suit cette affaire depuis 1994. Né dans le Jura bernois, il a connu enfant les déchirements de la Question jurassienne, d’autant que sa mère était Jurassienne. «J’ai un pied dans chaque canton», sourit celui qui vit depuis près de trente ans à Lausanne. «On ne m’a jamais reproché un manque de neutralité ou d’impartialité», se réjouit-il.

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Après l’annulation du vote de 2017, les Prévôtois se prononceront à nouveau sur leur avenir le 28 mars. Jean-Christophe Geiser sera à la tête des observateurs fédéraux qui vérifieront que ce scrutin se déroule dans des conditions idéales. Ils examineront notamment toutes les cartes de légitimation lors du dépouillement, ainsi que l’envoi du matériel de vote. Un des points essentiels est le contrôle du registre électoral par les chancelleries bernoise et prévôtoise.

De telles mesures sont nécessaires: «C’est un vote emblématique qui, pour la Confédération et les autorités bernoises et jurassiennes, doit marquer la fin – j’allais dire le point d’orgue – de la Question jurassienne», rappelle-t-il. Et avec un sourire, il ajoute: «Nous sommes condamnés à réussir.»

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Profil

1964 Naissance à Bienne.

1991 Nommé organiste titulaire de la cathédrale de Lausanne et conseiller juridique à l’Office fédéral de la justice.

2003 Inauguration des grandes orgues de la Cathédrale de Lausanne.

2013 Votation sur l’avenir institutionnel du Jura bernois et du Jura.

2016 Evaluation du Congrès américain pour le Greco.


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