Suisse-UE

Jean-Claude Juncker, l’ami exigeant des Suisses

Attendu à Berne jeudi prochain, le président de la Commission européenne a toujours eu beaucoup de respect pour la Suisse, même s’il n’a jamais compris sa frilosité en matière de politique européenne

Viendra, viendra pas? Longtemps, la visite du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a suscité bien des rumeurs dans la Berne fédérale. Certains l’ont soupçonné de lier sa venue à l’octroi par la Suisse d’une nouvelle contribution de 1,3 milliard de francs au titre de la cohésion, soit en faveur des pays de l’Europe centrale et de l’Est membres de l’UE. C’est mal connaître le Luxembourgeois de 63 ans, qui a toujours éprouvé un grand respect pour un pays dans lequel il a souvent passé ses vacances.

Lorsqu’en tant que président de la Confédération, Pascal Couchepin fait son éloge à l’occasion de la médaille d’or qu’il se voit décerner par la Fondation Jean Monnet à Lausanne en novembre 2008, il l’accueille en «ami». Jean-Claude Juncker n’a que 54 ans, mais il est déjà le doyen des grandes personnalités européennes. Il incarne la mémoire de l’UE, lui qui a négocié avec les tandems franco-allemand Mitterrand-Kohl et Chirac-Schröder. Membre du gouvernement de son pays depuis 1982, puis premier ministre depuis 1995, il a vécu de près les grands projets de l’UE, du Traité de Maastricht à celui de Lisbonne, socle de la modernisation des institutions européennes. Il préside alors l’Eurogroupe, une réunion informelle des ministres des Finances de la zone euro, à une époque où le monde entier vient de plonger dans une terrible crise financière.

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La Suisse en «salle d’attente»

«Jean-Claude Juncker aime la Suisse, qu’il connaît bien», témoigne l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin. «Il s’est parfois un peu agacé de la Suisse lorsqu’elle avait tendance à se considérer comme le centre du monde, mais il le faisait remarquer toujours gentiment, sans agressivité ni mépris.»

Entre la Suisse et le Luxembourg, la relation est complexe. Ces deux petits pays plurilingues se sont choisi un destin diamétralement opposé en matière de politique européenne, mais ils partagent aussi des points communs: ils ont longtemps bataillé ensemble pour défendre leur secret bancaire. Tous deux ont aussi de solides racines démocrates-chrétiennes, d’où les relations très cordiales qu’entretiennent Jean-Claude Juncker et Doris Leuthard.

Avec la Suisse, le Luxembourgeois s’avère être un ami, mais un ami exigeant. Lui qui incarne le représentant d’un petit pays ayant réussi à occuper une position clé au sein de l’UE peine à comprendre la pusillanimité helvétique. «Il serait plus intelligent et plus sage pour les Suisses d’être à l’intérieur des enceintes de décision plutôt que dans une salle d’attente, voire un entrepôt, à attendre fiévreusement les résultats des délibérations», déclare-t-il en 2008. Deux ans plus tard, il réitère son souhait de voir la Suisse adhérer à l’UE dans une interview à Die Zeit. «L’UE serait plus complète ainsi. C’est en effet une absurdité géographique que cette tache blanche au milieu de la carte européenne.»

Une interview controversée

Cette interview suscite une grosse polémique. Christoph Blocher, qui n’a pas encore digéré son éviction du Conseil fédéral en 2007, se sent blessé par ces propos. Sur sa chaîne en ligne Teleblocher, il les assimile aux menaces proférées par Hitler durant la Deuxième Guerre mondiale contre le «porc-épic suisse». Les deux hommes croisent le fer lors d’un débat au Schauspielhaus de Zurich en janvier 2011. Jean-Claude Juncker insiste sur la solidarité européenne pour venir en aide à une Grèce surendettée, ce qui lui attire cette réplique de Christoph Blocher, qui ironise: «Facile d’être solidaire lorsque c’est leur propre argent que les Etats membres de l’UE venaient sauver en Grèce!»

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Quoi qu’il en soit, le simple fait que le chef de l’Eurogroupe accepte un débat sur les terres mêmes du leader d’un parti nationaliste est tout de même révélateur d’une Europe moins arrogante qu’on le dit. «Cela montre le profond respect que Jean-Claude Juncker a de la démocratie suisse», apprécie un diplomate suisse.

En 2014, c’est pourtant le grand désamour dans les relations Suisse-UE. Le 9 février, le peuple approuve l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», qui viole clairement l’accord bilatéral sur la libre circulation des personnes. Une décision qui fait entrer la relation Suisse-UE dans une ère de glaciation. L’UE gèle toutes les négociations en suspens, d’autant plus vite qu’elle a bien d’autres dossiers plus importants à régler – ce qui continue d’ailleurs à être le cas. Jean-Claude Juncker ne cache pas sa déception: «Ce vote a affaibli la position de tous les avocats de la Suisse en Europe», regrette-t-il.

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Lorsqu’il devient président de la Commission européenne en novembre 2014, celui-ci doit d’abord lutter pour regagner une crédibilité éclaboussée par les LuxLeaks, qui ont révélé comment le Grand-Duché a favorisé le recours à l’optimisation fiscale. Peu après, il donne son feu vert à la relance d’un «dialogue» avec la Suisse, qui ne débouche pourtant sur rien de concret. Il faut que le parlement suisse approuve en décembre 2016 une mise en application eurocompatible de l’initiative de l’UDC pour que l’on sorte de l’impasse.

Relation «normalisée»

Les deux parties ont désormais scellé la «normalisation» de leur relation. Il est quasiment sûr que le 23 novembre, la rencontre au sommet entre les deux membres de la famille démocrate-chrétienne ne débouchera pas sur une scène de ménage, mais sur la poursuite du concubinage bilatéral entre la Suisse et l’UE.

Après la promesse de Bruxelles d’accorder à la Suisse l’équivalence de sa législation pour participer au marché des services financiers, celle-ci octroiera aux pays de l’Est de l’UE un nouveau milliard au titre de la cohésion. Une «bonne nouvelle» aux yeux de l’avocat d’affaires Jean Russotto, mais pas de quoi tomber dans l’euphorie. Les questions qui fâchent, comme l’accord institutionnel que l’UE réclame à la Suisse depuis près de dix ans, demeurent. Quelle attitude adoptera la Commission lorsque l’ami luxembourgeois aura pris sa retraite, annoncée pour 2019? «On peut craindre un retour de manivelle», avertit Jean Russotto.

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