Quatre jours durant, le conseiller d'Etat vaudois, Jean-Claude Mermoud, a visité la Bosnie à la tête d'une petite délégation de fonctionnaires. A Sarajevo et dans les régions de Srebrenica et de Tuzla il a multiplié les contacts. Entretien.

Le Temps: Qu'avez-vous vu sur place, en particulier à Srebrenica?

Jean-Claude Mermoud: Une région faite de très petites localités et de quelques bourgs comme Srebrenica ou Milici. Là il y a eu des activités industrielles, à présent stoppées. C'est très agricole. La situation économique y est difficile. Le niveau de vie a nettement régressé par rapport à ce qu'il était avant la guerre. Mais c'est moins pauvre que ce que j'ai pu voir dans certaines régions du Maroc, et d'après ceux qui le connaissent, le pays progresse. Ça se passe bien pour ceux qui bénéficient de l'aide au retour. Certains font des choses magnifiques. Je pense à cette veuve qui est rentrée du côté de Bratunac avec ses deux enfants, qui a mis en route une exploitation de fraises. Elle était fière de souligner qu'elle avait beaucoup amélioré la version de base de la maison qu'on lui avait aidé à reconstruire. Elle a un courage impressionnant.

– Qu'est-ce qui vous a touché sur place?

– Il y a eu des moments de grande émotion. Chez cette dame dont je viens de parler, son mari a été tué, elle en parle, les deux enfants sont là et participent à la discussion… Un parent qui l'aide, qui a vécu la guerre et nous a dit qu'il rencontrait des gens avec lesquels il s'était battu, mais que la page devait être tournée. Un autre moment fort a été la rencontre avec le maire de Srebrenica qui nous a accueillis sur la place du Mémorial, là où 7000 à 10 000 personnes ont été massacrées. Juste à côté, il y a l'usine où étaient cantonnés les soldats hollandais qui ne sont pas intervenus. Cela touche profondément les gens sur place, et cela nous a aussi touché. Il ne faut pas envoyer de forces à l'étranger si elles ne peuvent pas intervenir.

– Le voyage a-t-il modifié votre point de vue?

– Cela l'a renforcé sur l'aide au retour. Elle est extrêmement justifiée. Ce n'est pas une affaire d'argent, c'est permettre à ces familles de participer à la reconstruction du pays. Ça ne l'a pas modifié sur l'asile.

Les personnes qui sont venues chez nous disent elles-mêmes que leur problème était d'abord économique. Il ne faut pas minimiser la dimension ethnique, bien sûr, mais elle est secondaire. Disons que cela m'ouvre un peu plus les yeux sur le brusque changement qu'a représenté pour ce pays la perte de l'accès au permis B. Et comment ouvrir la porte? Sur place il y a eu 2,2 millions de personnes déplacées. Symboliquement, on est obligé de la refermer, et le canton de Vaud le fait avec sensibilité.

– Pensez-vous qu'une femme seule qui vient de Srebrenica peut y retourner?

– Oui, si elle le choisit. Avec le programme d'aide au retour, c'est tout à fait possible, cela se construit avec elle. Mais elle peut aussi vouloir rentrer dans une autre partie de la Bosnie. Si elle n'a pas obtenu l'asile, ce sont des décisions anciennes sur lesquelles on ne peut pas revenir.

– Mais votre collègue neuchâtelois, Bernard Soguel qui s'est lui aussi rendu sur place, remet en question cette notion de pays sûr?

– On en a longuement discuté, notamment avec les gens du HCR. Je comprends leur rôle critique, la discussion sur la notion de «pays sûr» doit avoir lieu. Mais je ne peux déclarer un pays sûr ou non, je ne peux que faire confiance aux personnes qui ont longuement mesuré cette question-là.

– Vous avez dit que la Suisse devait davantage aider au développement. Allez-vous défendre ce point de vue dans votre parti, l'UDC?

– Oui, sans réserve, car le problème d'immigration est réel. Imaginer que des gens en grande difficulté économique vont cesser de venir chez nous parce qu'on a placé des hérissons, c'est rêver. On a le devoir de leur dire qu'ils ne peuvent pas venir, mais comme pays évolué, qui a des moyens, on doit les aider chez eux. Je le pense très franchement, et je le dirai à qui veut l'entendre, en particulier dans mon parti.

– Que dites-vous aux défenseurs des requérants?

– Je vais les inviter à discuter, et leur demander s'ils sont sûrs que leur action ne péjore pas la situation future des requérants déboutés. J'aimerais être sûr qu'ils sont au courant des difficultés qui les attendent s'ils refusent l'aide au retour. Car ce retour va s'exécuter. Il n'y a pas d'autre échappatoire. Il n'y a pas de permis de travail qui peuvent être comme ça lâchés du Château.