«Ma chance d'accéder au Conseil fédéral est a priori petite, mais je veux la saisir.» Le ministre jurassien Jean-François Roth explique pourquoi il est entré en compétition. L'objectif premier de sa candidature «atypique» est de donner de la couleur au débat. Il y parvient visiblement puisque l'ancien conseiller aux Etats, 47 ans, bénéficie d'un large écho médiatique. Il figurait même au deuxième rang du dernier hit-parade des papables, dans la SonntagZeitung, derrière Rita Roos et devant Ruth Metzler, Adalbert Durrer et Remigio Ratti. Interview.

Le Temps: Jean-François Roth, l'insistance des médias à vous présenter comme un politicien «original» ou «exotique» ne risque-t-elle pas de porter une ombre au sérieux de votre candidature?

Jean-François Roth: J'assume de passer pour un politicien original voire exotique. Face à la classe politique suisse, ma candidature est en effet atypique. J'ai des idées à faire entendre et la double vacance au Conseil fédéral est l'occasion idéale d'ouvrir une discussion sur l'avenir de la Suisse. C'est le sens profond de ma candidature qui prouve par ailleurs que le Jura ne manque pas de personnalités capables de nourrir ce débat.

– Il n'y a pas à proprement parler de siège romand à repourvoir; la pression pour désigner une femme est forte; enfin vous avez tourné le dos aux Chambres fédérales il y a cinq ans. Ce contexte n'est guère favorable à votre candidature, aussi stimulante soit-elle. Vous vous cherchez d'abord à flatter votre ego?

– Si mon ego était ma principale motivation, j'aurais immédiatement renoncé, trop conscient de ce qui peut arriver. Vous êtes porté un jour au pinacle, et le lendemain les mêmes vous traînent dans le caniveau. Vous savez, j'ai hésité car il s'agit d'une compétition rude, où personne ne vous ménage. Tous les coups sont permis. Je prends des risques et ça me pèse de sentir ma vie privée rétrécir sous la pression des médias.

– Quel est le sens profond de votre engagement démocrate-chrétien?

– Je me sens d'abord démocrate-chrétien par atavisme. Mon père l'était, tout comme mon grand-père et mon arrière-grand-père. Je suis de cette farine. D'autre part ma formation universitaire à Fribourg a renforcé cet ancrage, en me faisant découvrir les exigences chrétiennes en politique, et surtout le catholicisme libéral. Cette pensée s'est imposée au XIXe siècle comme un mouvement d'émancipation qui a donné naissance à la démocratie-chrétienne. C'est ma culture, riche de valeurs sur lesquelles je fonde mon engagement politique: la recherche du bien commun, la justice sociale, l'altruisme.

– Que pensez-vous de la perte de profil et des défaites à répétition du PDC?

– Je n'ai pas pour habitude de cracher dans la soupe et de me complaire dans un concert de lamentations. Disons qu'un PDC placé sous l'influence de personnes prêtes à passer dans le camp nationaliste, et qui défendrait des positions faites de bric et de broc, n'a aucun avenir. On s'achemine vers un redécoupage du paysage politique suisse. Je pressens la recomposition d'un centre fort, qui puisse donner une armature solide au pays. Le PDC semble seul concerné, mais demain ce sera au tour des radicaux. Si le PDC ne participe pas à ce processus – et croyez-moi, ses valeurs fondamentales ne sont pas menacées –, il disparaîtra comme force politique nationale.

– Chancelant, le PDC résistera-t-il à la controverse que provoque la candidature de son président, Adalbert Durrer?

– Je me souviens de ma propre expérience de président du PDC jurassien. Il me paraissait inconcevable d'exercer cette responsabilité dès lors que j'avais décidé d'être candidat au Conseil d'Etat jurassien. J'avais donc démissionné de la présidence avant de me lancer dans la compétition. Un président doit arbitrer les conflits et donner les impulsions stratégiques. M. Durrer se prive de cette marge de manœuvre. Elu ou non au Conseil fédéral, il a déjà perdu la présidence du PDC.

– Pouvez-vous dresser «l'état de la nation». Comment se porte la Suisse?

– Le pays reste prospère même si des signaux révèlent des poches de pauvreté. Je le trouve très crispé sur les thèmes sensibles du rapport aux étrangers ou de l'ouverture au monde. C'est fou ce que la culture alpine est encore présente. Or la Suisse ne peut plus rester cette île préservée. Elle n'est d'ailleurs déjà plus ce ghetto retranché. Prenez les réfugiés: ils trouvent les moyens d'entrer en Suisse malgré la surveillance renforcée de la frontière. Le pays dépense un milliard de francs par an pour encadrer les requérants alors que seules des solutions en amont, négociées à l'échelle européenne, peuvent résoudre le problème. C'est pourquoi la culture urbaine doit aujourd'hui se substituer à la culture alpine.

– Qu'entendez-vous par culture urbaine?

– C'est une façon de penser qui intègre les rêves et les soucis des jeunes et qui s'appuie sur la communication moderne, les technologies les plus sophistiquées. Une culture basée davantage sur les réseaux que sur les hiérarchies. C'est aussi une sensibilité qui amène à considérer sans peurs nos rapports avec les autres.

– Parlons du Conseil fédéral. Sait-il encore décider?

– Les institutions de la Confédération sont celles héritées de 1848, à peine modifiées. Ce n'est plus tenable. On ne fait pas les 24 Heures du Mans au volant d'une 2 CV! Le Conseil fédéral n'a pas de programme; la recherche permanente du compromis alourdit son fonctionnement alors qu'il devrait apporter toujours plus vite les réponses à des problèmes de plus en plus complexes. Certes, il conserve une certaine capacité de décider, mais les processus les plus cruciaux s'enlisent. Le gouvernement manque d'instruments de prévention des crises, comme l'a démontré la question des fonds en déshérence.

– Avec quelles institutions la Suisse doit-elle entrer dans le XXIe siècle?

– Il ne doit pas y avoir de tabou. Dans l'idéal, la Suisse devrait adopter un système de gouvernement et de parlement avec une majorité claire et une opposition, comme ailleurs en Europe. Le parlement aurait ses pouvoirs renforcés au détriment des instruments de la démocratie directe. De toute façon je n'ai pas la certitude que la démocratie directe résiste à l'épreuve de notre intégration européenne, et je n'en nourris pas d'amertume. Par réalisme, je donne ma préférence au projet de réforme qui prévoit un gouvernement de 5 à 7 conseillers fédéraux soutenu par une équipe renforcée de ministres avec compétences déléguées. L'autre modèle en discussion, qui veut élargir le collège à 9 membres et mise sur la désignation d'un président fort, ne me convainc pas car la collégialité deviendrait impraticable.

– La Suisse pâtit de son morcellement. Un handicap insurmontable?

– Les relations entre les partenaires de l'alliance confédérale méritent d'être améliorées. Les cantons devront apprendre au siècle prochain la souplesse et la fluidité. Je le dis tout net, cela suppose de conserver les frontières cantonales. La réalité cantonale reste forte, notamment comme support d'identité. Je combats donc l'idée à la mode des fusions cantonales. Les instruments de la coopération intercantonale sont toutefois loin d'être parfaits. Mais il n'y a rien de désespérant dans le difficile apprentissage de la collaboration intercantonale. La vitesse avec laquelle les réflexions progressent est même plutôt réjouissante.

– La coopération intercantonale n'est-elle pas victime des mêmes tares que vous imputez au système de la concordance helvétique: lenteur, lourdeur, inefficacité?

– Oui, les conférences intercantonales, comme celles de Suisse occidentale, sont lourdes à gérer. Mais des gains d'efficacité sont possibles, notamment avec Internet qui pourrait vite faciliter le travail en réseau des politiciens.

– Quel est le meilleur chemin pour aller vers l'adhésion à l'Union européenne?

– Un lourd travail d'information reste à mener à partir des bilatérales et de leurs conséquences sur nos vies quotidiennes. Les effets de la libre circulation des personnes seront étalés dans le temps. Ce qui va se passer en Suisse ne sera pas différent de ce qui arrivera quand la Suisse adhérera à l'UE. Avec cet avantage majeur qu'en adhérant, on ne se fait pas imposer des conditions drastiques, mais on peut participer au processus. Il faut l'expliquer sans cesse.

– Etes-vous partisan d'un renforcement du contrôle politique sur l'économie pour adoucir les effets nuisibles de la mondialisation?

– C'est une nécessité! Comme ministre jurassien de l'Economie, j'ai enragé quand le canton devait assumer les effets sociaux de concentrations économiques décidées aux quatre coins du monde. Les suppressions d'emplois résultant de fusions d'entreprises décidées pour créer à court terme de fortes plus-values boursières sont des phénomènes pervers de la dérégulation du capitalisme. Mais a-t-on les moyens d'empêcher ces dérapages? Il n'y a pas de réponse toute faite. Pour commencer, et sous réserve d'éventuels obstacles techniques, je suis favorable à la fiscalisation, au moins partielle, des gains boursiers purement spéculatifs. L'Union européenne peut aussi constituer un cadre permettant d'éviter des abus et des positions dominantes, en renforçant le politique sur l'économie.

– La question des fonds en déshérence semble close. Reste la responsabilité de la Confédération. Doit-elle indemniser les réfugiés que des douaniers suisses ont repoussés vers l'Allemagne nazie?

– Sans aucun doute. Ces refoulements vers la mort sont bien plus choquants que d'avoir accepté l'or nazi en Suisse.

– L'équilibre confédéral est-il menacé si le Tessin n'est plus représenté au Conseil fédéral?

– Il est juste que le Tessin soit autant que possible associé au gouvernement, mais cette région ne donne pas des signes d'irrédentisme et elle surmonterait sans mal une éclipse de quelques années. La formule actuelle avec quatre Alémaniques, deux Romands et un Tessinois est la meilleure. Si la candidature tessinoise devait ne pas faire l'affaire, la perspective que le parlement désigne deux Alémaniques serait délicate. Mais c'est le profil politique qui doit être décisif.