La grosse berline allemande aux plaques françaises ralentit et serre au maximum, contre le talus de cette route secondaire et étroite qui surplombe Sion. Le conducteur semble quelque peu décontenancé. Il s’attendait certainement à tout sauf à devoir laisser passer une vache et son propriétaire, en balade ce mardi soir de fin avril. Ces sorties sur cet itinéraire pentu, Jean-Louis Favre les impose à Cérès plusieurs fois par semaine, depuis des mois. Il faut que la bête soit en forme. C’est elle qu’il emmène, ce week-end, à la finale nationale des combats de reines, qui se tient, comme d’habitude, dans l’arène de Pra Bardy, située à l’extrémité ouest du territoire de la capitale valaisanne.

Les poils noirs de la vache, caractéristiques de la race d’Hérens, brillent sous le soleil couchant. La bête en impose. Pourtant, Jean-Louis nous assure qu’elle fait partie des petits gabarits. Sur la balance, Cérès affiche un poids de 556 kilos. «Lors du combat qualificatif de Sion, c’était la deuxième plus petite. Certaines bêtes dépassaient les 800 kilos», indique le trentenaire. Sa morphologie n’a pas empêché la protégée de Jean-Louis de décrocher la deuxième place dans sa catégorie, la troisième, et donc sa qualification pour la finale nationale.

Lors de chaque combat, les bêtes sont séparées selon leur poids, à raison d’un tiers par catégorie. S’y ajoutent la quatrième catégorie, réservée aux primipares – les vaches qui n’ont eu qu’un seul veau – et la cinquième, celle des génisses – les jeunes bêtes qui n’ont pas encore eu de petit.

Casquette bleue vissée sur la tête, combinaison de travail grise et bottes en caoutchouc, Jean-Louis ne se fait pas d’illusion. Lors de la finale, Cérès sera dans la troisième catégorie et ne devrait pas batailler pour le titre tant convoité de reine des reines. Difficile pour notre œil profane de déceler cela au premier regard. Mais arrivés à l’étable située entre Sion et le village de Bramois, une fois la balade terminée, tout devient limpide. «Cérès est basse et courte», détaille Jean-Louis. Pour appuyer ses propos il lui suffit de se tourner. Il tape sur le flanc de la bête qui se situe juste derrière lui. Elle a le même âge que Cérès, qui, à ses côtés, apparaît tout de suite plus petite. «Si elle a certainement le même niveau de masse graisseuse, elle est plus haute, plus longue et fait au moins 100 kilos de plus», indique le viticulteur de métier, qui travaille à 100% pour le domaine de l’Etat du Valais.

L’hiver à l’étable

Dans l’étable, une vingtaine de bêtes sont attachées. Elles y sont depuis début décembre et vont retrouver l’air libre ces jours-ci. Durant ces cinq mois d’hiver, Jean-Louis les a sorties dans le champ qui jouxte la bâtisse, plusieurs fois par semaine. Situé sur la rive gauche du Rhône, collé aux flancs de la montagne, le terrain est dans l’ombre tout l’hiver. «En janvier, il fait très froid. Quand tu sors les vaches, la première chose qu’elles veulent, c’est rentrer de nouveau», sourit l’éleveur.

Derrière lui, Marc, son fils de 5 ans, donne à manger aux veaux nés l’automne dernier. Il y en a cinq dans un petit enclos, à l’entrée de l’étable. Un sixième, plus petit, plus chétif, est seul dans un autre enclos. «C’est un veau du mois de février, la vache a vêlé plus tard. Nous l’avons mis à l’écart pour que les autres ne l’embêtent pas», précise Jean-Louis.

Avec leurs cornes naissantes, les veaux se ressemblent tous. Mais Jean-Louis n’hésite pas une seconde au moment de pointer du doigt le petit de Cérès. Il s’agit de son troisième veau. «Le premier est là, le deuxième là-bas», indique l’éleveur en désignant deux bêtes dans l’étable. Si Jean-Louis a pu garder tous les petits de Cérès, il ne peut pas en faire de même avec tous les veaux. Et pour cause: «Les murs des deux étables de l’exploitation et le nombre d’heures que compte une journée ne sont pas extensibles.»

Sur la vingtaine de jeunes bêtes dont il s’occupe chaque année – celles de ses vaches qui vêlent et celles qu’il achète pour les engraisser –, une douzaine part à la boucherie. Cet argent, additionné aux subsides qu’il reçoit pour l’entretien du paysage, réalisé par ses vaches l’été sur les alpages, permet à Jean-Louis de financer l’exploitation. «L’objectif n’est pas de gagner de l’argent, mais ce n’est pas d’en perdre non plus…» La somme récoltée sert notamment à payer Charlène, qu’il emploie à mi-temps et qui lui est d’une grande aide. La jeune femme passe le brevet fédéral d’agriculteur et, dans ce cadre, elle se doit d’avoir un travail à au moins 50% dans le domaine.

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Une histoire de famille

L’Entremontante est en quelque sorte la pièce rapportée de cette histoire qui s’inscrit dans la lignée familiale. Jean-Louis a repris l’exploitation de son père, qui lui-même avait hérité des bêtes de son beau-père. Et cette histoire se lit dans le nom donné aux vaches de l’exploitation. Si elles descendent de la lignée des vaches du grand-père de Jean-Louis, les bêtes ont un nom qui débute par les lettres C ou V. Si, en revanche, elles sont des descendantes de Rougeot, la vache que le père de Jean-Louis, ancien directeur des écoles de Sion, a acheté au moment de prendre sa retraite, la première lettre de leur nom sera un R. Jean-Louis caresse Rétine, une des filles de Rougeot, aujourd’hui décédée. «Elle a 10 ans, mais je ne peux pas m’en séparer», avoue l’éleveur.

L’histoire familiale continue aujourd’hui. Jacky, le beau-père, vient donner un coup de main de temps en temps. «Je le fais avec plaisir, mais c’est du job. Il n’y a pas de vacances. Elles mangent matin et soir, week-end compris», rigole-t-il, en gardant un œil sur son petit-fils. Marc aussi a hérité de l’amour des reines. Il en a déjà une qui lui appartient. Mais il ne sait plus vraiment laquelle. Le garçon, dans sa salopette bleue, enchaîne les allers-retours entre l’enclos des veaux et la réserve de pain sec située à l’extérieur de l’étable.

«C’est une connaissance qui fait le tour des boulangeries sédunoises et qui récupère les invendus, que nous donnons ensuite à nos bêtes», souligne Jean-Louis. Quelques jours plus tôt, lors de notre première rencontre avec Cérès et son propriétaire, des pains au chocolat faisaient partie des pièces récupérées. Jean-Louis en avait glissé quelques bouts dans sa poche au moment de sortir sa bête pour lui dégourdir les jambes et lui permettre de courir un peu. Un entraînement nécessaire pour garder la forme en vue de la finale nationale.

Mais après quelques pas et quelques sauts, c’est bien la nourriture qui intéressait le plus l’animal. Un premier morceau donné par Jean-Louis. Puis un deuxième. Mais Cérès en veut plus. «Je n’ai plus rien», lâche l’éleveur. Avec sa langue, la vache continue de vouloir fouiller sa poche, persuadée qu’il reste encore un bout de pain au chocolat. Et on ne la trompe pas. «Ah si… j’ai peut-être encore un petit quelque chose.» Troisième et dernier bout de viennoiserie pour Cérès.

«Le secret? C’est qu’il n’y en a pas»

Les pains au chocolat. Est-ce cela le secret pour qu’une vache devienne une championne? Jean-Louis rigole. «Le secret? C’est qu’il n’y en a pas. Certains éleveurs disent qu’il faut bourrer les vaches à l’avoine avant les matchs. On ne l’a jamais fait et on a obtenu de nombreux résultats, ça ne semble donc pas être le remède miracle.» Et le mythe du coup de blanc? Le Valaisan sourit. «Cela ne marche pas non plus. Un verre de blanc pour une vache qui dépasse les 500 kilos, c’est l’équivalent d’une gorgée pour nous. Autant dire que ça n’a aucun effet.» De toute façon, cela est interdit lors des combats, le règlement précisant que «seuls les animaux exempts de substances ou produits qui influent sur leurs performances peuvent participer».

Il n’en demeure pas moins que l’alcool peut être utile en d’autres occasions. Jean-Louis se souvient d’une vache qui continuait de pousser alors qu’elle venait de vêler. Le risque qu’elle sorte ainsi sa matrice était grand et les médicaments donnés par le vétérinaire n’avaient aucun effet. «Il nous a alors demandé d’aller chercher de la goutte pour saouler la vache. Au bout de deux litres d’abricotine, à 45 degrés d’alcool, c’était bon.»

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A chaque vache son caractère

Mais revenons aux «matchs de reines», pour reprendre l’expression utilisée par Jean-Louis et la plupart des passionnés de la race d’Hérens. Quelles sont les caractéristiques qui font qu’une vache plus qu’une autre deviendra une championne? «Il y a de nombreux paramètres que l’éleveur ne peut pas calculer, comme l’envie, mais aussi la technique de la vache. Certaines pointent beaucoup avec les cornes, d’autres misent sur leur physique. On aimerait pouvoir prendre le taureau, géniteur d’une super-reine, pour inséminer nos vaches et obtenir des championnes. Mais ça ne marche pas comme ça. Et heureusement! Sinon tout le monde aurait des super-reines.»

Chaque vache a son tempérament. Il n’en existe pas deux identiques. «En tant qu’éleveur, on est un peu des psychologues. On doit connaître les traits de caractère de nos bêtes et s’y habituer. C’est un peu comme les enfants. Elles savent aussi chercher et trouver la limite», compare-t-il, en éclatant de rire.

Il y a tout de même des éléments qui ne peuvent être laissés au hasard. Jean-Louis a choisi au mois de décembre déjà les bêtes qu’il emmènerait dans les combats qualificatifs. Car elles nécessitent une attention particulière. «On les sort plus souvent que les autres, pour qu’elles courent. Il est important de les mettre en mouvement, pour leur physique. Si on ne le fait pas, elles vont rapidement tirer la langue lors des combats et n’ont aucune chance de gagner.» C’est dans ce but précis que le Sédunois arpente la rue en pente qui jouxte son étable avec son Hérensarde.

Une passion qui coule dans les veines

La passion de la race n’est pas feinte. Elle coule dans les veines de l’éleveur, qui a le sourire communicatif. Mais pourrait-il avoir d’autres vaches? «Je fais partie des gens qui arrivent à trouver d’autres vaches jolies. Mais tu ne me feras jamais garder une Holstein.» L’amour inconditionnel pour la race d’Hérens se mêle également à la tradition. «Mon père et mon grand-père ont beaucoup travaillé pour qu’on ait ces vaches. Il y a une grande fierté de poursuivre leur travail et de conserver ce patrimoine qu’ils nous ont transmis.»

La passion de Jean-Louis lui prend du temps. Beaucoup de temps, matin et soir. Au point d’inquiéter quelque peu son employeur lors de son engagement. «Pour moi, cela fait partie de ma qualité de vie. Pour décompresser, certaines personnes vont jouer au tennis ou faire du vélo, moi je viens m’occuper de mes vaches.» Cet été, il ira même, certains soirs par semaine, les voir sur leurs alpages, à Thyon ou à Mandelon.

En vue des inalpes et des combats qu’elles mèneront pour instaurer une hiérarchie dans le troupeau, Jean-Louis et Charlène préparent les bêtes. Leurs cornes sont fragiles, il faut les consolider pour éviter qu’elles ne cassent. Cérès, elle, a déjà eu droit à cette opération, quelques jours avant son combat qualificatif de fin mars. «On se sert de bandes plâtrées, les mêmes que celles utilisées à l’hôpital si tu te casses la jambe. Ma sœur est pharmacienne, j’en ai donc toujours en stock», indique le trentenaire.

«T’as l’air d’une Parisienne comme ça»

Charlène doit user de toute sa force pour maintenir la tête de la vache, qui préférerait s’en aller. A l’aide d’un marteau et d’un petit pic, Jean-Louis enlève le plâtre de l’année dernière et passe un coup de lime sur les cornes. La pointe ne doit pas être trop petite. Minimum 8 millimètres pour éviter que la vache ne blesse ses adversaires. Il peut ensuite confectionner le plâtre. Une fois celui-ci terminé, Charlène prend une bonne poignée de terre et frotte les cornes. «C’est pour que le plâtre soit moins blanc», appuie-t-elle. Avant de glisser à l’oreille de la vache: «T’as l’air d’une Parisienne comme ça.»

Le soleil se couche sur les sommets valaisans. A l’heure de lui demander un pronostic pour la finale nationale de ce week-end, Jean-Louis ne s’avance pas. «Si tu as des Hérens, il faut savoir perdre, car elles perdent plus souvent qu’elles ne gagnent.» Le trentenaire a appris à relativiser les défaites, tout comme les victoires. Ce week-end, il ne se rendra pas à Pra Bardy dans le but d'obtenir un résultat et de remporter une sonnette. «L’objectif est de passer une belle journée en famille. Et s’il y a un résultat au bout, on boira une bouteille de plus.»