Virage à 180 degrés ou simple retour aux sources? Difficile de décrire le parcours de Jean-Marc Charrière, ancien éleveur bovin devenu antispéciste. De sa reconversion inédite, le Vaudois de 39 ans a tiré un livre, Les Vaches pleurent, dans lequel il dépeint la dureté d’un milieu agricole où on ne parle pas de ses sentiments et encore moins de son attachement aux animaux. Ni bobo ni philosophe, il propose un regard décalé sur l’antispécisme, loin des discours dogmatiques parfois déconnectés de la réalité.

«Je me suis lancé dans le métier par amour des bêtes, j’ai arrêté pour les mêmes raisons», lâche Jean-Marc Charrière, assis en tailleur dans un parc de Monthey où il travaille désormais comme éducateur auprès de jeunes en difficulté. Point de traces du passé dans le look du trentenaire désormais végane, qui milite pour une meilleure reconnaissance du droit des animaux. Les séquelles sont dans les mots, les souvenirs qu’il déterre à notre demande.

Mon rapport aux animaux a toujours été paradoxal. Je tissais des liens avec eux, je leur donnais des surnoms, tout en sachant que certains étaient élevés pour mourir

Jean-Marc Charrière

Aussi loin que sa mémoire le mène, Jean-Marc Charrière a toujours vécu entouré d’animaux. Enfant, il grandit avec ses grands-parents à Sainte-Croix puis en Saône-et-Loire, aux côtés de chèvres et de poules, d’oies et de chiens. Autant de compagnons de jeu auxquels il s’attache, inévitablement. «Mon rapport aux animaux a toujours été paradoxal, souligne Jean-Marc Charrière. Je tissais des liens avec eux, je leur donnais des surnoms, tout en sachant que certains étaient élevés pour mourir.» Dans la famille, une règle tacite demeure: aucun animal de la ferme ne se retrouve sur la table du déjeuner.

L’abattage: traumatisant

Un épisode traumatisant lui revient néanmoins. «Un jour, des clients sont venus tuer des agneaux pour l’aïd, j’ai ressenti une grande tristesse en voyant les bêtes s’éloigner sans se douter de ce qui les attendait», raconte Jean-Marc, qui refuse alors d’assister à l’abattage mais doit ensuite nettoyer les lieux souillés de sang avec sa sœur. «Quand j’ai vu mon grand-père empocher l’argent sans sourciller, j’ai compris qu’il n’avait pas le choix, c’était son gagne-pain.» Au fil des années, son rêve d’enfant, devenir vétérinaire, s’estompe. «Les études étaient longues et ma famille ne me soutenait pas vraiment, confie le jeune homme. C’est tout naturellement que je me suis décidé à entamer un apprentissage pour devenir éleveur.»

Lorsqu’il reprend la ferme familiale en 1998, il fait la fierté de son grand-père qui lui cède son cheptel de vaches montbéliardes et ses 22 hectares de terre. «J’étais pétri d’idéaux, je pensais qu’il était possible de faire ça bien, dans le respect des bêtes et de l’humain. Je me suis mis à travailler 80 heures par semaine, en complétant mes revenus comme ouvrier agricole dans une exploitation voisine.»

D’emblée, envoyer les veaux à l’abattoir lui pose problème. C’est avec précision qu’il se remémore les derniers instants de Gus, le premier veau né dans son exploitation. «Il n’a pas opposé de résistance quand je l’ai fait monter dans la bétaillère, mais j’ai senti la peur dans son regard.» A la surcharge de travail s’ajoutent les déboires matériels, les maladies, les inondations qui balaient la ferme vétuste. «Un jour, j’ai perdu une vache qui avait avalé un corps étranger. C’était la bête de trop, j’ai craqué.» Lorsqu’il annonce à son grand-père son intention de tout arrêter, c’est le clash. Loyauté familiale, rapport à la terre, le milieu agricole accepte mal les défections.

Après des années à travailler dans la sécurité pour couper avec le milieu de l’agriculture, Jean-Marc Charrière reprend des études de travail social à Sierre en 2013. Son changement de trajectoire, l’éducateur l’assimile à une reconnexion naturelle. «Au fond, je suis simplement revenu à mes valeurs d’enfant, à ma perception intuitive des animaux selon laquelle ils sont dotés d’une forme d’intelligence et d’émotions complexes.»

Un système injuste

Le terme «antispéciste», dont il n’a jamais eu conscience enfant, lui apparaît aujourd’hui comme une évidence. «Il n’y a pas plus de raisons de tuer une vache qu’un chien, le système de l’élevage est profondément injuste, il maltraite autant les animaux que les personnes qui les élèvent.» Surmenage, endettement, alcoolisme, voire suicide: la détresse des agriculteurs est, selon lui, symptomatique du mal-être du monde agricole. «Demander de l’aide est perçu comme une faiblesse, il y a cette logique jusqu’au-boutiste de tenir coûte que coûte, quitte à y laisser sa vie.»

Quel message veut-il faire passer à travers son histoire? «J’aimerais montrer que le steak heureux est un mythe, tout comme le fromage», lâche le militant, qui privilégie la pédagogie aux actions coups de poing. Peu importent les efforts fournis pour améliorer les conditions de vie des animaux, le principe même de l’exploitation demeure une trahison. En gestation depuis deux ans, son livre, dont le vernissage aura lieu le 4 octobre au sanctuaire Co&xister (à Frenières-sur-Bex), est d’abord né d’une boutade. «J’ai souvent entendu dire que les antispécistes n’étaient que des bobos hors sol. A travers mon témoignage, j’espère prouver le contraire.»


Profil

1981 Naît à Morges.

1998 Démarre avec un élevage en Saône-et-Loire.

2001 Abandonne l’exploitation familiale.

2013 Entame une formation dans le social et devient végétarien.

2020 Publie son premier livre, «Les Vaches pleurent».


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