Portrait

Jean-Marie Cleusix, le fonctionnaire que les Valaisans adorent détester

L’ancien chef du Service de l’enseignement a toujours su gagner l’estime de ses supérieurs tout en s’attirant les foudres de ses subordonnés. Il redevient professeur de philosophie, malgré les protestations des enseignants, des élèves et des politiciens

Il raccroche immédiatement: «Je n’ai rien à vous dire». Chef démissionnaire du Service de l’enseignement, Jean-Marie Cleusix semble nerveux. A 58 ans, le professeur doit donner ses premiers cours au collège de Saint-Maurice ce jeudi. Trois partis politiques, ses futurs collègues et ses futurs élèves s’en indignent déjà auprès du ministre de la formation, Oskar Freysinger. Quatre-cents étudiants ont signé une pétition. Pour certains d’entre eux, «il paraît contradictoire de recevoir des cours d’éthique et de philosophie politique par un homme qui a fait la une des journaux pour des affaires de fraude».

Lire aussi: Jean-Marie Cleusix, le mal-aimé

Procédurier

De l’aveu même d’Oskar Freysinger, Jean-Marie Cleusix est un homme «procédurier». Sa démission a été négociée par son avocat. L’Etat évite ainsi «de devoir attendre la fin d’un délai de maladie de 405 jours et une procédure judiciaire coûteuse», longue et incertaine. L’ancien chef de Service, lui, débarque dans un établissement où il a contesté huit des onze dernières nominations. Il revient aussi là où il a brièvement étudié. Elève «turbulent et plein d’énergie», Jean-Marie Cleusix a rapidement quitté l’internat de St-Maurice pour obtenir un baccalauréat à l’institut St-Joseph de Thonon-les-Bains. Il avait «besoin de liberté et d’espace».

Diplômé de l’université de Fribourg, il a enseigné la philosophie au Lycée Collège des Creusets durant 27 ans. Jean-Marie Cleusix y a trouvé son épouse. A ses anciens élèves, il a laissé le souvenir d’un professeur prétentieux dont les cours étaient plutôt de haute tenue. Souriant, le costume toujours impeccable, il aime se mettre en scène. A la fois libéral et chrétien, il prêche volontiers ses convictions sur le capitalisme ou l’avortement. Quand il ne vante pas ses exploits de pilote d’avion ou ses plus belles prises de pêcheur à la ligne. Lorsqu’il choisit de briguer le rectorat de l’établissement, ses collègues s’unissent pour protester auprès du ministre de l’éducation, Claude Roch. Finalement, il obtient un poste de collaborateur auprès du conseiller d’Etat.

Fils d’un ancien juge radical, Jean-Marie Cleusix sait se vendre. Un temps chef de presse de la Patrouille des glaciers, il bénéficie des recommandations de ses alliés politiques ou militaires. Pour l’ancien brigadier Marius Robyr, le lieutenant-colonel Cleusix était «un homme intelligent et doué du sens de l’initiative». En 2007, Claude Roch le nomme délégué à l’éducation et à la formation. L’ancien ministre radical le décrit comme un «opportuniste» qui ne pose pas de problème: «Il suffisait de bien l’encadrer.»

Quatre ans plus tard, le fonctionnaire devient secrétaire général du Département. Il occupe toujours le poste quand son ami Oskar Freysinger éjecte le PLR du gouvernement, en 2013. Dans les mois qui suivent, il est nommé chef du Service de l’enseignement. Les libéraux radicaux le considèrent désormais comme un traître passé à l’UDC.

Réclamation pour des impôts impayés

Moins d’un mois plus tard, le président de Leytron dénonce un «foutage de gueule» et lui réclame près de 80 000 francs d’impôts impayés. Très formaliste, et peut-être même un peu pingre, Jean-Marie Cleusix a longuement contesté ses bordereaux d’impôts. Son dossier fiscal a fini par être curieusement égaré. Quand les médias sont convoqués, Jean-Marie Cleusix dépêche une stagiaire de l’Etat pour enregistrer la conférence de presse. L’affaire débouche sur plusieurs procédures toujours en cours. La commune l’accuse d’avoir trafiqué l’enregistrement avant de le transmettre à la justice. Le parlement vote sa suspension mais le gouvernement se contente de lui infliger un blâme. Oskar Freysinger plaide un «délit de sale gueule».

Plusieurs acteurs de la formation décrivent alors les dérives autoritaires d’un «shérif» animé d’un sentiment de toute puissance. A quelques semaines de la retraite, un inspecteur a consigné dans un rapport transmis à l’Etat les dérapages d’un fonctionnaire qui aime «comploter». Le texte décrit un style de direction «militaire, dans le mauvais sens du terme». Selon l’inspecteur, Jean-Marie Cleusix tient une liste des «traîtres», et distribue ses faveurs aux «élus». Il interdit aussi à ses collaborateurs de s’adresser directement au chef de Département. Huit employés quittent le service parce qu’ils ne s’accommodent pas de ces méthodes.

«Je me suis planté en le nommant»

Le 14 juillet dernier, l’association des enseignants de la Haute école pédagogique dépose une plainte administrative contre Jean-Marie Cleusix. Encore une fois, le fonctionnaire est accusé d’avoir enregistré des conversations sans autorisation. Il aurait aussi rédigé lui-même une quinzaine de travaux pour une étudiante. Dans le même temps, des photos prises à Montreux émergent, qui le montrent intime avec une secrétaire fraîchement promue à un poste à responsabilité dans le Service. Fin juillet, Jean-Marie Cleusix est hospitalisé. Mis sous pression par les nombreux ennemis qu’il s’est créés, il est acculé à cette démission «négociée».

Lire également: La démission de Jean-Marie Cleusix met fin à une erreur de casting

A quelques mois des élections, Oskar Freysinger lâche définitivement son ancien bras droit. Revenant sur les «faiblesses relationnelles» d’un homme «capable de se faire détester en trois minutes», il confie lui avoir assigné «une coach» pour l’accompagner dans les séances importantes. Il avoue: «Je me suis planté en le nommant.» Le gouvernement avait déjà créé un groupe de travail pour enquêter sur cette affaire. Ce mercredi, la commission de gestion du parlement a elle aussi décidé de poursuivre ses investigations.


Profil

1957: Naissance de Jean-Marie Cleusix, qui grandira à Leytron (VS).

1979-2006: Professeur de philosophie au Lycée Collège des Creusets à Sion. Il brigue le rectorat sans succès.

2011: Secrétaire général du Département de l’éducation, de la culture et du sport.

2014: Alors qu’il est fraîchement nommé chef du Service de l’enseignement, le président de Leytron lui réclame près de 80 000 francs d’impôts impayés.

2016: Sous pression, Jean-Marie Cleusix est acculé à une démission «négociée». Il est nommé professeur au Collège de Saint-Maurice.

Publicité