Jean-Marie Crettaz, cinquante ans de pratique, est un sage du Barreau genevois

Ce pénaliste atypique cache aussi une âme de rebelle

«Mon seul mérite est d’avoir su rester en bonne santé.» Toujours modeste, Jean-Marie Crettaz, même lorsqu’il s’agit d’évoquer la médaille Bellot remise par l’Ordre des avocats de Genève en l’honneur de ses cinquante ans de barreau. Au royaume des pénalistes surmédiatisés, ce défenseur discret, timide et assez secret, fait figure d’atypique. Une différence que l’homme de loi, à la fois sage et rebelle, cultive depuis longtemps.

Né dans le val d’Anniviers il y a 73 ans, Jean-Marie Crettaz l’avoue sans détour. Il n’aime ni la montagne, ni le ski. Dans ce Valais où son père est instituteur et son grand-père maternel juge, il se sent vite à l’étroit et regarde en direction du «Grand Ouest». La lecture de La Brute de Guy Des Cars, l’histoire d’un avocat amené à défendre Jacques Vauthier, homme aveugle, sourd et muet, retrouvé, sur un navire, maculé de sang et l’arme à la main dans la cabine d’une victime, met l’adolescent sur la piste du droit. Et c’est un brillant discours du socialiste et futur conseiller d’Etat André Chavanne, en visite à Sierre, qui décide le futur étudiant pour Genève.

Jean-Marie Crettaz se souvient encore de son arrivée en scooter sur les hauteurs lumineuses de Cologny. «En regardant la Rade, je me suis dit que c’était là que je voulais vivre.» Il restera fidèle à la Cité de Calvin et ira même, bien plus tard, jusqu’à se naturaliser dans ce canton. Inquiet de la réaction de sa maman, 106 printemps aujourd’hui, il va vite être rassuré. «Tu as raison. Tu as eu une enfance valaisanne puis une vie genevoise», lui a-t-elle dit. Cette adaptation n’a pourtant pas toujours été facile. Sur les bancs de l’Université, certains étudiants, plutôt protestants de bonne famille, le regardent de haut. Ce n’est pas grave. Jean-Marie Crettaz se retrouve vite en bonne compagnie. Il y a ses amis valaisans. Michel Nançoz, l’immense plaideur dont le concours d’art oratoire porte le nom, et Claude Rouiller, qui deviendra juge fédéral. Dans sa volée, il se lie aussi d’amitié avec Bernard Bertossa, le futur procureur général, dont il partage le goût pour le ballon rond. Trente ans plus tard, le magistrat et l’avocat auront l’occasion de s’affronter sur le terrain des procédures financières. Et lorsque le premier signe l’Appel de Genève en faveur d’une lutte plus efficace contre la corruption, le second se fend de l’Appel de Carouge pour ironiser sur les excès de ce volontarisme. C’est une autre époque, où la politique judiciaire nourrit des batailles. Et Jean-Marie Crettaz est de ceux qui pensent qu’on arrête trop vite et trop longtemps.

Contrairement aux autres étudiants valaisans qui scrutent nerveusement leur montre dès midi le vendredi pour prendre le train, le jeune Crettaz, rat des villes, passe ses week-ends au théâtre. Pétri de culture française, il est de ceux qui supporteront très mal le passage à la nouvelle procédure pénale en 2011 et regretteront la disparition du juge d’instruction et du jury populaire. «Le vent mauvais de la Limmat a soufflé sur nous.» Point question encore de cet «ignoble code» lorsqu’il commence le métier. Il peut suivre le conseil de Dominique Poncet: «N’oubliez jamais que l’instruction se fait à l’audience.»

De ces grands procès à l’ancienne, il garde des souvenirs éclatants. L’affaire Medenica, bien sûr, du nom de ce cancérologue condamné pour avoir escroqué les assurances maladie yougoslaves. Jean-Marie Crettaz défend un comptable de l’hôpital poursuivi pour complicité. L’homme est finalement condamné à 6 mois avec sursis et mis au bénéfice de la circonstance atténuante, qui n’est même pas plaidée, du mobile honorable pour avoir voulu aider les malades.

En 1999, l’avocat plaide aux assises un dossier qui entrera dans les annales de la médecine légale. L’accusé a tué la mère de ses deux enfants et a découpé le corps en 538 morceaux avant de les placer dans des sacs-poubelles et de les disséminer en ville. Arrêté au Canada, plusieurs années après son crime, celui qui s’est trop vanté d’être un bon boucher n’arrive certes pas à convaincre le jury genevois de la mort accidentelle ou passionnelle de son épouse. Sa défense lui évite toutefois la perpétuité en soulignant que ce ressortissant kurde a grandi dans une région rude où «l’honneur remplace le cerveau». Cette affaire, Jean-Marie Crettaz l’évoque avec une émotion certaine, car Christine Gaitzsch, sa confidente et son associée durant 25 ans, est alors encore à ses côtés. Un mal foudroyant rompra brutalement ce tandem en 2008. «Je ne m’en suis pas bien remis», confie l’orphelin.

Un luthier qui réclamait justice pour son violon dont le nom avait été remplacé par celui d’un Stradivarius ou encore un gérant de fortune acquitté mais détruit par une procédure du Ministère public de la Confédération: Jean-Marie Crettaz compte bien poursuivre cette œuvre de défense. Dans deux semaines, il sera en correctionnelle à Paris pour une affaire financière. La partie civile, il s’y sent moins à l’aise. L’interminable dossier de la Banque Cantonale de Genève, où il représente l’établissement et se bat pour faire avancer les choses, ne lui laisse forcément pas le meilleur des souvenirs.

Beaucoup plus marquante est la trace laissée par un voyage en Afrique du Sud. Jean-Marie Crettaz, chargé des droits de l’homme au sein du Conseil de l’ordre, part en mission étudier les lois de l’apartheid en compagnie d’au­tres confrères étrangers pour le compte de la Commission internationale des juristes. Avec le soutien du bâtonnier de l’époque, Marc Bonnant. Si, si. Le périple est semi-clandestin, la secrétaire se promène avec une énorme machine à écrire Olivetti, les procès-verbaux sont faxés au fur et à mesure, des juges de la Cour suprême viennent s’entretenir en grand secret, les avocats se font arrêter dans un township. De cette aventure sortira l’ouvrage South Africa and the rule of law. Croisé des années après, le ministre de la Justice de l’ère Mandela lui dira tout l’effet de ces efforts. Il réitère ce combat pour que les avocats puissent exercer en Pologne à l’époque de Solidarnosc.

Bien que Genevois dans l’âme, Jean-Marie Crettaz s’évade régulièrement en Corse. Sa maison est à Cargèse, bastion indépendantiste, là où il fraternise avec la famille Colonna. Le goût de la révolte. Encore et toujours. C’est cela qui l’anime. Lui qui aime citer Juliette Gréco: «Je suis désespérée mais je continue à chanter.»

«En regardant la rade de Genève, je me suis dit que c’était là que je voulais vivre»