Chaque semaine de l'été, «Le Temps» part hors des sentiers battus, à la rencontre de personnages très isolés dans leur microcosme idéal.

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Il nous mène vers ce qu’il appelle sa résidence secondaire. Voilà un privilège. Rares sont ceux qui peuvent poser un pied dans son paradis. Massif des Ecrins dans les Hautes-Alpes, en contrebas le village de Saint-Bonnet-en-Champsaur où Jean-Michel Bertrand est né et a grandi. On ne localisera pas davantage le lieu, à sa demande. L’homme tient à sa tranquillité, ainsi qu’à celle d’un autre habitant de ces montagnes: le loup.

Dans une clairière, une caravane un peu brinquebalante mais solide, dont on se demande comment elle a bien pu être hissée à une telle altitude. Elle lui sert de camp de base, abrite sa réserve d’eau, de nourriture, de repos et de rêves. Par le vasistas, il a déjà vu le loup tourner autour, uriner et s’en aller. Mais c’est encore plus haut et plus loin que Jean-Michel Bertrand peut le contempler à sa guise, le photographier, le filmer. Une vallée tenue secrète, celle de son enfance, giboyeuse, isolée, sans trace humaine.

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Longues chevauchées, enfant roi des animaux mais point de loup à cette époque. Devenu jeune homme, Jean-Michel est reporter d’images (arbres, fleurs, animaux) en Afrique, au Canada, en Chine, en Mongolie et en Islande. Mais c’est chez lui qu’il filme l’aigle royal et réalise son long métrage Vertige d’une rencontre, heureux prélude à La Vallée des loups, son premier film (2016) qui a connu un immense succès.

A l’époque, il se racontait que l’animal mythique, réfugié dans le Mercantour, était de retour dans les Alpes. Jean-Michel Bertrand, fasciné par cette bête, a voulu la voir et surtout croiser son regard, «quitte à passer le temps qu’il faudra». Il a commencé à poser des caméras sur les arbres, en des lieux propices à son passage. Pièges inoffensifs qui se déclenchent automatiquement. Il est surtout devenu une espèce d’ermite, «de sauvage», dit-il.

Trois années d’affût, dans un terrier, avec une toile camouflante et un sursac étanche qu’il nomme cercueil ou chrysalide, selon ses humeurs. Avec des retours en bas pour se ravitailler, parler avec les hommes. Ses complices de tournage, le photographe Bertrand Bodin, Marie Amiguet derrière la caméra, Boris Jollivet le preneur de son, montent parfois quand le temps est venu de tourner. Mais il est le plus souvent seul, tapi dans une encoignure rocheuse.

Ne pas imaginer qu’il guette le loup aux dépens de ce dernier. C’est plutôt le contraire. Le loup épie l’homme, se laissera voir lorsqu’il jugera que l’intrus ne l’est plus. L’homme est alors animal parmi les autres, locataire de la terre. Jean-Michel Bertrand dort beaucoup là-haut, jusqu’à quatorze heures d’affilée, hiver comme été, sous la neige ou sur la rosée de mai. L’œil s’ouvre à l’aube, car le loup est matinal, se ferme au crépuscule car il est un couche-tôt. Entre-temps, ce même œil est scotché à la jumelle qui balaie le paysage. S’ennuie-t-on là-haut? «Jamais», répond-il.

«Je parle tout seul»

Il ne lit pas mais écrit ce qu’il voit, éprouve, ressent. Journal de bord de montagne qui consigne les choses, les mouvements, les bruits et les silences. Le matin, il urine partout pour marquer son territoire, relève les images de vidéosurveillance, regarde le petit écran, est saisi par la ribambelle d’habitants qui passent: cerfs, chevreuils, chamois, sangliers, martres, écureuils. «J’écoute la bande-son et je m’entends. En fait, sans le savoir, je parle beaucoup tout seul», dit-il.

Loupe à la main, il lit les traces et les excréments, observe le coléoptère «armuré comme un Robocop», des fourmis dans un paysage lunaire de lichens, une mouche grimée en abeille. Les repas sont un rituel. Nescafé, tartines beurrées, lait concentré, soupes déshydratées, saucisson, gros pain, du fromage à raclette. Parfois, une omelette aux truffes. Un vieil ami lui a appris à trouver ce champignon grâce au ballet des mouches au pied des arbres. «Il suffit ensuite de creuser un peu, mettre son nez dans la terre et la respirer pour y détecter l’odeur de ce joyau gustatif», explique-t-il.

Marche avec les loups, son deuxième long métrage, est à l’affiche depuis le début de l’année. Périple entre les Alpes et le Jura pour comprendre le comportement erratique de cet animal. Voyage avec une meute de jeunes loups qui cherchent un lieu inoccupé et disponible pour s’installer. A 300 km de son point de départ, Jean-Michel Bertrand trouve abri dans une cabane non loin de la vallée de Joux, ouvre un livre de Robert Hainard, voit le lynx et pose ses caméras. Elles enregistrent des images de loups, mâles et femelles, qui roulent dans la neige et coursent un chevreuil.

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Homme confiné mais libre, Jean-Michel Bertrand a continué à parcourir la montagne durant la crise sanitaire, avec l’aval de la gendarmerie, pour changer les piles de ses caméras. «Je me suis dit: tu es un privilégié et un enfoiré, seul dans la nature. Mylène, ma femme, travaillait dans son cabinet médical, et moi, je profitais du grand air.» Il a ramassé des tapis de morilles, «mes lingots d’or». Et des narcisses réunis en bouquet pour Mylène.