Le Temps: Quelle est l’idée du mouvement Smarter Medicine – Choosing Wisely Switzerland (pour des choix éclairés et sages)?

Jean-Michel Gaspoz: Ce mouvement est né aux Etats-Unis lors de la mise sur pied de l’Obamacare. Alors que les médecins n’étaient pas très chauds pour soutenir ce projet, on leur a simplement demandé de reconsidérer leurs pratiques de manière à éviter les actes superflus.

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L’idée est d’ouvrir le dialogue entre le patient et son médecin afin de s’assurer que le traitement proposé apporte une vraie valeur ajoutée pour le patient.

Pouvez-vous citer un exemple concret?

La médecine a beaucoup évolué. Certaines stratégies qui étaient considérées comme utiles voici quelques années s’avèrent ne pas l’être à la lumière de l’avancée des connaissances médicales. Quand j’étais jeune interne dans les années 80, il était considéré comme approprié de faire remonter le taux d’hémoglobine à 100 grammes par litre chez les patients anémiques se trouvant aux soins intensifs. Or, la recherche a montré ces dernières années qu’un tel traitement n’était pas approprié: on risque d’augmenter la mortalité des patients en dépassant un taux de 80 grammes par litre. C’est une des choses qu’on recommande de ne plus faire.

Cette nouvelle philosophie est-elle bien acceptée par les patients?

Cela dépend de la manière dont vous faites passer le message. Si vous leur dites que vous allez faire des économies sur les soins que vous leur prodiguez, cela ne passe pas bien. Mais si en revanche vous insistez sur la meilleure qualité des soins possible, en précisant que ceci inclut de ne rien leur proposer d’inutile, les patients adhèrent à cette philosophie, qui est aussi une démarche anti-gaspillage. L’objectif premier n’est pas de plafonner le volume des soins ni de faire des économies, même si cela se produira sans doute.

Où en est-on en Suisse?

La Société de médecine interne a lancé une première campagne publique en 2014. En 2017, le mouvement de soutien a pris de l’ampleur lors de la création d’une association faîtière réunissant la Société suisse de médecine interne générale, l’Académie suisse des sciences médicales, les soignants non médecins, les patients et les consommateurs. Nous incitons toutes les disciplines médicales à établir une «liste top 5» des actes inutiles.

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Nous recommandons ainsi de ne pas prescrire d’antibiotiques lors d’une infection des voies aériennes supérieures en cas de refroidissement ou de bronchite, qui sont dans 99% des cas d’origine virale. Or, les antibiotiques n’ont aucune efficacité sur les virus. Un tel traitement peut même devenir délétère, parce qu’en prescrivant des antibiotiques de manière inconsidérée, on augmente la résistance des bactéries à ces derniers. Conséquence, une infection grave ultérieure sera beaucoup plus difficile à traiter.

Comment réformer la structure tarifaire de manière à valoriser le travail du médecin adepte de votre philosophie?

Malheureusement, la structure tarifaire décidée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), basée sur la limitation du temps de consultation, est problématique pour nous. Expliquer au patient qu’un examen donné n’est pas utile prend plus de temps que de le prescrire. On parle de plus en plus d’un tarif DRG forfaitaire dans l’ambulatoire. Dans ce contexte-là, il faudrait viser une meilleure rémunération de la prise en charge de patients qui sont des cas lourds nécessitant beaucoup d’explications.