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Le conseiller d'Etat neuchâtelois Jean-Nat Karakash.
© Guillaume Perret

Neuchâtel

Jean-Nat Karakash: «Notre partenariat avec les employeurs vaut mieux qu'une préférence indigène à la tessinoise»

Actuel président du gouvernement neuchâtelois, le socialiste a élaboré une stratégie pour réduire le taux record de chômage et d’aide sociale dans son canton. A la préférence indigène à l’embauche, il oppose le «new deal pour l’emploi»

Le Temps: Les Tessinois ont voté le principe de la préférence cantonale à l’embauche, l’UDC des cantons de Genève, Neuchâtel et Jura annonce des initiatives allant dans ce sens. Est-ce comparable à votre «new deal pour l’emploi»?

Jean-Nat Karakash: Le «new deal» neuchâtelois est fondé sur un double constat. D’un côté, nous avons un taux de chômage parmi les plus élevés du pays, qui pose de manière aiguë la question de l’accès à l’emploi. De l’autre, nous avons une économie dynamique et compétitive, qui vit des mutations extrêmement rapides et dont les besoins en compétences évoluent très vite. Notre travail consiste à mettre en relation ces deux besoins, dans une approche orientée clients. Nous voulons y parvenir sans avoir besoin d’une législation, mais au travers d’une organisation qui apporte une réponse de qualité, rapide et adaptée lorsqu’un employeur exprime un besoin en compétences. Lorsque c’est le cas, notre expérience démontre que les employeurs ont une orientation naturelle à recruter localement. C’est donc en travaillant en partenariat que nous permettrons à notre population de profiter des places de travail qui se créent. Et que nous éviterons aux personnes qui perdent leur emploi d’être durablement écartées du marché du travail.

Lire aussi: Le «new deal» neuchâtelois pour lutter contre le chômage

– Et les entreprises adhèrent à votre deal de la préférence locale, sans contrainte légale?

– Oui. Mais la condition essentielle pour obtenir des résultats, c’est que la compétence recherchée par l’entreprise soit disponible sur le marché local. Le risque, en mettant en place des outils légaux qui génèrent des lourdeurs administratives, c’est de ne pas résoudre la vraie question, soit l’adéquation entre les compétences des demandeurs d’emploi et les besoins des employeurs. Nous ne sommes pas opposés au renforcement d’outils légaux, comme l’obligation d’annoncer les emplois ouverts à l’ORP ou le renforcement de mesures d’accompagnement des travailleurs. Mais on n’aboutira à rien si on ne procède pas à une analyse efficace des postes de travail que la main-d’œuvre locale à la recherche d’un emploi ne parvient pas à décrocher. Sans compter que ces initiatives simplistes pourraient être néfastes aux accords bilatéraux, avec le risque de menacer les emplois eux-mêmes. S’il y a moins d’emplois, on ne réduira évidemment pas le chômage.

– Quel bilan tirez-vous, un an après la mise en place de votre «new deal», qui donne 48 heures aux ORP pour dire s’ils peuvent mettre à disposition un chômeur répondant aux besoins d’une entreprise?

– Le «new deal» va bien au-delà de la mesure que vous évoquez. Dans les relations que nous tissons avec les entreprises, nous parlons de formation, de réinsertion, de pérennité des emplois – certains sont appelés à disparaître, alors il est judicieux d’adapter l’employabilité des personnes qui verront leurs métiers grandement évoluer. La plus-value du «new deal», c’est justement la relation privilégiée que nous entretenons, en bilatéral et au rythme semestriel, avec les grands employeurs et les associations professionnelles, pour échanger au-delà du seul poste à repourvoir dans l’immédiat. Il s’agit de saisir les enjeux de la branche économique et ses futurs besoins de compétences. Les entreprises perçoivent bien l’intérêt du concept et elles sont de plus en plus demandeuses.

– Parmi les paradoxes neuchâtelois, y aurait-il aussi inadéquation entre les métiers proposés par les entreprises et les choix des jeunes en formation? Neuchâtel tente-t-il d’orienter les choix professionnels de sa jeunesse ?

– Le lien entre les formations proposées dans le canton et les besoins du tissu régional est évident. Mais nous n’avons pas à dicter les choix d’orientation des jeunes. Il faut d’ailleurs tordre le cou à certaines appréciations erronées. Un jeune qui sort d’une formation post-obligatoire avec un niveau de compétences certifié, que ce soit un CFC, un diplôme d’ingénieur, d’une haute école ou de l’université, trouve presque toujours une place de travail. C’est l’exception de ne pas y arriver. Le problème d’accès au marché du travail, c’est celui des jeunes qui ne terminent pas leur formation. Peut-être trouvent-ils malgré tout un job, mais ils sont et risquent de rester en situation de précarité par rapport à leur employabilité future. Le «new deal» tend par ailleurs à mieux documenter les compétences acquises tout au long de sa carrière, afin que les personnes n’ayant aucun titre de formation puissent s’en prévaloir au moment où elles doivent se réorienter.

Lire aussi: Pourquoi Neuchâtel affiche un taux de chômage record

– Un peu plus de 20% des gens qui travaillent dans le canton de Neuchâtel n’y résident pas. Ils sont pour moitié frontaliers et pour moitié pendulaires suisses. N’auriez-vous pas oublié d’avoir une stratégie de domiciliation?

– La problématique est avérée. C’est encore un thème abordé avec les entreprises participant au «new deal», afin qu’elles deviennent le relais d’offres attractives de domiciliation de leurs employés. Il y a eu situation de pénurie du logement, mais de beaux projets immobiliers se développent à Neuchâtel. Les pendulaires ne sont souvent pas les premiers informés. Les résidents en ont connaissance et les prennent d’assaut. C’est réjouissant, car ces personnes restent ici. Mais cela a un effet de cascade qui pose problème: des logements de moins bonne qualité sont libérés et pas suffisamment revalorisés. Nous aurions intérêt à voir se développer des offres immobilières attractives pour des pendulaires qui travaillent dans le canton.

Notre attractivité est également péjorée par une image dévalorisante au plan fiscal, que d’aucuns entretiennent à l’interne. Bien sûr, notre fiscalité est lourde, mais pour certaines familles, elle est parfaitement en ligne avec ce qui se pratique ailleurs. Et notre qualité de vie est jugée excellente.

– L’attractivité démographique doit-elle devenir une priorité?

– Elle l’est. Nous avons pris des mesures, baissé la fiscalité des entreprises et des personnes physiques. C’est vrai que nous devons ralentir le rythme de la diminution fiscale pour les individus, mais nous avons déjà réalisé en quatre ans une part non négligeable du chemin, déjà effective. Avec une orientation ciblée sur les familles dont les parents travaillent, doublée d’une stratégie de développement des structures d’accueil des enfants. Le coût des logements est également intéressant en comparaison avec d’autres régions urbaines. Neuchâtel est donc attractif pour y résider. Mais encore faut-il le faire savoir.

– Votre «new deal», dites-vous, est compatible avec les principes de la libre circulation des personnes. Avez-vous la recette pour appliquer l’initiative «contre l’immigration de masse» du 9 février 2014?

– Le gouvernement et le Grand Conseil neuchâtelois unanimes ont pris une position forte en faveur du maintien des accords bilatéraux. Il est vital de trouver une solution compatible avec ces accords. Le Conseil national a travaillé dans ce sens. Ce qui est important, c’est que parallèlement à la recherche d’une formule compatible avec les bilatérales, nous répondions aux préoccupations qui ont conduit au résultat du 9 février, soit l’accès à l’emploi, la répartition et la circulation des richesses, les questions de mobilité, de logement. A Neuchâtel, c’est clairement l’accès à l’emploi qui inquiète, dans une économie globalisée aux mutations accélérées, qui laisse du monde sur le bas-côté.

– Neuchâtel mise sur l’industrie et l’innovation industrielle. Est-ce judicieux, alors que d’autres activités génèrent davantage de richesses?

– Être un pôle non seulement national, mais mondial, de l’innovation industrielle dans l’infiniment précis, c’est notre contribution au rayonnement de la Suisse. Nous avons un savoir-faire exceptionnel dans la haute précision. Nos entreprises sont leaders mondiaux dans leurs domaines d’activité. Avec la double compétence d’innover et de produire industriellement, de transformer rapidement les idées en produits. La Suisse a le devoir de valoriser les compétences de ses régions. Nous saluons le soutien fédéral au Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), la présence de l’Office fédéral de la statistique et l’installation de l’EPFL à Neuchâtel. Nous nous réjouissons de voir la Confédération, espérons-le, investir dans les infrastructures de mobilité dont nous avons besoin et qui répondent aux besoins du tissu industriel. Voilà pourquoi nous ne courons pas plusieurs lièvres à la fois. Mais nous prônons aussi le développement de services stratégiques et financiers en lien avec la vocation industrielle, les pôles de recherche et développement, la protection de la propriété intellectuelle.

– Quelle explication avez-vous au fait que Neuchâtel fasse les titres en Suisse pour ses affaires politiciennes, ses taux records de chômage et d’aide sociale, et pas pour son pôle d’innovation industrielle?

– On réussit à produire des choses extraordinaires, mais on ne fait pas suffisamment d’efforts pour le faire savoir. On considère ici que la vraie valeur, c’est celle du produit lui-même. On néglige les stratégies de vente, de notoriété, de marketing, qui contribuent à la valeur du produit. C’est vrai aussi pour l’Etat de Neuchâtel. La part consacrée à notre communication est bien trop faible.

Cela dit, depuis 2014, nous positionnons progressivement notre pôle d’innovation comme facteur d’attractivité territoriale. Construire une image et un positionnement fort est un travail de longue haleine, auquel nous nous attelons désormais. Nous appuyons par exemple l’organisation, mercredi prochain 2 novembre, d’un événement important, qui se tiendra à Neuchâtel autour des défis que doit relever la Suisse pour conserver son leadership en matière d’industrie et d’innovation.

Lire aussi: «Les Neuchâtelois doivent pouvoir dire: nous sommes Microcity»

– Renouvelé à près de 100% en 2013, le Conseil d’Etat neuchâtelois a promis de rétablir la confiance. Quel diagnostic portez-vous sur le moral politique des Neuchâtelois?

– Nous avons obtenu de très larges consensus dans des domaines importants tels la mobilité, le développement économique, la formation professionnelle, la sécurité ou la politique sociale. Mais l’heure n’est pas encore au bilan, notamment au vu des gros dossiers qui figurent au menu du Grand Conseil de la semaine prochaine. La réorganisation spatiale de l’hôpital cantonal, la centralisation de la justice de première instance à La Chaux-de-Fonds et la nouvelle loi sur l’université permettront d’évaluer la capacité de notre canton à se réinventer, comme le préconise le gouvernement.

– Est-ce que l’avenir du canton de Neuchâtel se joue au parlement lorsqu’il débat de réforme hospitalière?

– De toute évidence. On est à reconnecter ce qui fait la spécificité de l’ensemble du canton, à savoir sa dimension historique industrielle et d’innovation, avec ses infrastructures. Réformer l’organisation hospitalière ou judiciaire, c’est la démonstration qu’on pense à l’échelle du territoire cantonal. Neuchâtel est un canton qui est en train de repenser la manière dont il vit son espace. Parfois dans la douleur, mais aussi avec des succès dont on parle peu, tels que la police unique ou les fusions de communes réussies au Val-de-Travers, au Val-de-Ruz et à Milvignes. Même si la notion d’un unique espace cantonal de développement n’est pas encore une évidence, elle fait son chemin et elle passera par l’adoption des grandes réformes soumises au parlement en cette fin de législature et par la réalisation des infrastructures de mobilité.

– Votre ambition qui tient dans la formule «un canton, un espace», n’est-elle pas fragilisée par votre incapacité à assainir une fois pour toutes les finances du canton?

– Des liens existent, bien sûr, mais on n’est pas sur le même thème. Notre ambition serait moins compliquée si nous avions des moyens conséquents à investir. D’un autre côté, nos soucis financiers disent également que le statu quo n’est plus une option, ne serait-ce parce qu’on ne peut plus le financer. Nous devons consacrer beaucoup de moyens pour financer des structures qui font de moins en moins de sens, au détriment des prestations et des projets d’avenir, et elles sont comparativement plus onéreuses qu’ailleurs en Suisse. Ce n’est pas tant pour cette raison qu’il faut revoir ces structures, mais pour continuer de servir des prestations nécessaires et pour réaliser les projets dont nous avons besoin.


Profil

1979: Naissance à Meyrin

1980: Installation de la famille au Val-de-Travers

1997: Maturité en langues modernes à Fleurier

2002: Présidence du Parti socialiste neuchâtelois

2005: Master EPFL d’ingénieur en systèmes de communication

2007: Conseiller stratégique du département neuchâtelois de l’économie

2009: Election à l’exécutif professionnel de la commune fusionnée de Val-de-Travers

2010: Diplôme Idheap

2013: Election au Conseil d’Etat, département de l’économie et de l’action sociale


Le questionnaire de Proust

- Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

- Rien, je suis conscient de la chance incroyable que j’ai.

- Trois adjectifs pour vous qualifier?

- Pragmatique, optimiste et (j’espère) convivial.

- Un livre que vous avez dévoré?

- Le discours pour Vaclav Havel, de Dürrenmatt.

- Qui pour incarner l’intelligence?

- Olof Palme.

- Quel talent regrettez-vous de ne pas avoir?

- Le don d’ubiquité.

- Dans votre serviette, il y a toujours?

- Trop de choses.

- La tâche domestique qui vous rebute le plus?

- J’en effectue si peu que j’aurais honte de me plaindre.

- Etes-vous plutôt yoga ou marathon?

- Ni l’un, ni l’autre.

- Votre plus mauvaise habitude?

- J’ai beaucoup de peine à reconnaître que j’ai tort.

- Combien d’amis sur Facebook?

- Aucun.

- Le bruit qui vous énerve le plus?

- Celui de mon réveil le matin.

- Une activité pour le dimanche?

- Partager des bons moments avec mon épouse et nos deux filles.

- Un lieu pour finir vos jours?

- Mon Val-de-Travers, évidemment.

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