Rue(lles) (2/5)

Jeanne Henriette Rath, tout pour l’art et pour Genève

L’artiste peintre, réputée de son temps, a financé en 1826 le musée qui porte son nom grâce aux fruits de son activité professionnelle. Ce qui fait d’elle bien plus qu’une héritière

Cette semaine, «Le Temps» vous emmène sur les traces de femmes illustres qui ont fait l'histoire de Genève sur le plan artistique, politique ou sportif puis sont tombées dans l'oubli. Alors que seules 7% des rues du canton sont féminines, elles mériteraient, un jour, d'avoir la leur.

Episode précédent:

Louise Boulaz, pionnière des cimes, aura sa rue à Genève

Sur la place de Neuve trône le Musée Rath. Les Genevois connaissent bien ce bâtiment néoclassique, véritable «temple des muses» qui abrite le temps d'une exposition les toiles de Gustave Courbet ou Ferdinand Hodler. Derrière le patronyme Rath, la plupart des visiteurs identifient le fils, Simon. Mais ignorent ses deux sœurs. Jeanne Henriette et Jeanne Françoise. Pour les plus connaisseurs, les sœurs Rath sont de généreuses héritières, qui ont légué la fortune de leur frère, général dans l’armée russe, à la ville de Genève pour édifier le musée en 1826. En réalité, c’est en grande partie grâce à des fonds propres, tirés de son activité de peintre, que Jeanne Henriette Rath finance la création de l'institution.

Quoi de plus normal pour une artiste que de léguer son nom à un musée? Son biographe et ami de l’époque, le premier syndic Jean-Jacques Rigaud, ne s’y trompe pas: «On ne peut parler de la fondation du Musée Rath sans s’occuper d’abord du beau talent et des travaux de l’une des fondatrices, à laquelle son amour pour les beaux-arts suggéra sans doute la pensée de leur élever un monument.» Dans son testament, Jeanne Henriette Rath précise elle aussi: «Je rappelle la véritable et seule destination de cet établissement consacré par mon intention et ma volonté aux beaux-arts, peinture et sculpture.»

Née en 1773 dans une famille protestante d’origine nîmoise, réfugiée dans la Cité de Calvin pour fuir les persécutions religieuses, elle grandit dans un milieu bourgeois. Une aisance entrecoupée de périodes moins fastes dues aux faillites successives de son père, marchand horloger. Très tôt, la jeune fille se passionne pour le dessin, qu’elle apprend aux côtés de Renée Sarasin-Bordier. En 1798, les difficultés financières de sa famille s’aggravent et elle part à Paris pour étudier auprès du maître de la miniature Jean-Baptise Isabey, aussi surnommé le «portraitiste de l'Europe».

«Passionnée par le vrai»

«A cette époque, la peinture miniature se développe dans tout l’Occident, détaille Vincent Chenal, historien de l’art et professeur à l’Université de Genève. C’est la mode du petit portait que l’on garde avec soi. A Genève, l’essor de ce type d’image est profondément lié aux fabriques horlogères. Certains peintres qui décorent des boîtiers de montres ou des tabatières peignent aussi des portraits.»

De retour à Genève, Jeanne Henriette Rath perfectionne sa technique. Durant tout le début du XIXe siècle, elle expose au Salon des artistes à Paris, puis à Genève et à Zurich, ses portraits réalisés à la gouache ou à la tempera, ses miniatures sur vélin, ivoire et émail. L’artiste se distingue par sa finesse d’expression et par l’attention portée à ses modèles. «Mlle Rath, passionnée par le vrai, s’attacha à reproduire la nature telle qu’elle la voyait», écrit Jean-Jacques Rigaud. Grâce à la proximité de son frère avec l’entourage du tsar, elle réalise le portrait de la grande-duchesse Anna Feodorovna à Berne en 1813.

Lire aussi:  Les rues genevoises en voie de féminisation

A Genève, Jeanne Henriette Rath est une artiste engagée. S’associant à d’autres femmes peintres, Louise-Françoise Mussard, Elisabeth Terroux ou encore Pernette Massot, elle propose à la Société des arts d’animer l’Académie des jeunes filles, autrement dit la section féminine de l’école de dessin. Membre associée honoraire depuis 1801, elle jouit d’un certain pouvoir dans cet écosystème, entre artisanat et art. «A cette époque, les femmes étaient encore rares dans les écoles de beaux-arts en France malgré une activité reconnue depuis la Renaissance», note Vincent Chenal.

En 1819, à la mort de son frère, Jeanne Henriette hérite, avec sa sœur, de sa fortune, avec la charge de consacrer une partie du legs à une œuvre d’utilité publique. Alors que la Société des arts cherche un nouveau lieu pour abriter, entre autres, son cabinet de curiosités, les deux sœurs proposent leur aide. Dans une lettre datée de janvier 1824, un don de 80 000 francs est annoncé au Conseil d’Etat.

Artiste engagée

Une seconde suivra. Dès avril 1826, les sœurs Rath ajoutent à leur donation la somme d’environ 74 000 francs provenant de leur propre fortune pour atteindre les quelque 160 000 francs nécessaires à la construction du bâtiment. «Cette importante somme d’argent ajoutée au legs de Simon Rath fait ainsi d’elles non seulement de généreuses héritières mais bien de réelles donatrices», note l’historienne Claire-Lise Schwok, qui retrace son parcours dans l’ouvrage Les Femmes dans la mémoire de Genève. Premier édifice construit en Suisse pour abriter une telle institution, le Musée Rath contribue par ailleurs au rayonnement de Genève, qui vient d’entrer dans la Confédération.

Au-delà de sa carrière artistique, Jeanne Henriette Rath restera active dans un réseau de pouvoir, sans jamais être au premier plan. Dès 1830, elle se démène pour défendre les intérêts de la Société des arts, quitte à entrer en conflit avec le gouvernement radical d’alors. Lasse, elle finit par s’éloigner de la scène politique genevoise, mais continue néanmoins à exposer régulièrement à Paris et à Zurich. A sa mort, en 1856, Jeanne Henriette Rath lègue un atelier à son élève, Mademoiselle Brémont.

Si certains de ses portraits sont aujourd’hui exposés au Musée d’art et d’histoire de Genève, un inventaire complet de ses œuvres n’a jamais été réalisé. «Les artistes genevois sont nombreux à être tombés dans l’oubli par manque d’intérêt, note Vincent Chenal, cela ne concerne pas que les femmes.» A cause de ces lacunes, il reste difficile d’évaluer l’ampleur de la carrière, mais aussi de la fortune de Jeanne Henriette Rath. Comme si, à l’arrière-plan du musée, un élément du tableau manquait encore.

Prochain épisode: Hélène Gautier-Pictet


Profil

1773 Naissance à Genève.

1798 Séjour à Paris.

1801 Membre associée honoraire de la Société des arts.

1826 Construction du Musée Rath.

1856 Décès à Genève.

Publicité