Portrait

Jeanne Rose Arn, une Genevoise à Cambridge

A 29 ans, l’étudiante vient de remporter la très prestigieuse bourse Gates pour effectuer son doctorat en philosophie du droit dans la célèbre académie britannique. Une première dans l’histoire de l’université du bout du lac

Elle aurait pu être journaliste, comme son père, chroniqueur au Journal de Genève, artiste peintre, comme sa mère, adepte du fauvisme, ou encore danseuse, selon ses rêves fugaces d’adolescente. A toutes ces vocations, Jeanne Rose Arn a préféré le monde académique et deux disciplines reines: philosophie et droit. Un tandem prolifique avec lequel elle décortique les mécanismes de la nature humaine. Dans sa quête d’excellence, la Genevoise de 29 ans vient de remporter une étape: la très prestigieuse Gates Cambridge scholarship, qui financera intégralement son doctorat en philosophie du droit au sein du King’s College. Une première dans l’histoire de l’Université de Genève, sa maison mère.

D’abord «Jeannette»

La genèse se joue dans le quartier de Plainpalais. Une enfance tapageuse, à courir le parc des Bastions, terrain de jeu grandeur nature. Jeanne Rose est alors un double prénom lourd à porter. Elle est «Jeannette», la meneuse à l’énergie débordante qui partage son arbre préféré, un grand magnolia, avec les fillettes du quartier. A chacune sa branche. La sienne plie sans jamais casser. Ses nuits résonnent des romans d’aventures que son père lui lit: L’Ile au trésor, Le Secret de la porte de fer. En contrepartie, elle retranscrit sur l’ordinateur ses chroniques tapées à la machine. Déjà, son amour pour les bibliothèques, nobles et silencieuses, concurrence les virées nocturnes.

Des années plus tard, les Bastions offrent toujours la même fraîcheur au creux du mois de juin. Le magnolia, lui, a été coupé. Jeanne a grandi, mais n’a pas tellement changé. Le même port de tête altier, yeux de jais et peau diaphane. Un mélange de mélancolie et de raffinement. Il y a quelques semaines, elle a reçu trois petites enveloppes. Trois universités, trois admissions, trois bourses. Outre Cambridge, la jeune étudiante a aussi été reçue à Oxford et à Stanford.

Le fruit d’innombrables heures d’un travail acharné, deux maîtrises menées simultanément, des sessions d’examens militaires. «Mes parents m’ont appris à être passionnée par ce que je faisais», glisse-t-elle en souriant. Alimentée par la Fondation Bill et Melinda Gates, la Gates Cambridge scholarship représente la plus grande donation jamais versée à une université britannique. Cette année, elle n’a été octroyée qu’à une cinquantaine d’étudiants sur quelque 4800 postulants à travers le monde.

Perception du monde

Cette récompense, Jeanne la cueille comme dans un mirage. «Depuis que je suis petite, je me demande comment on peut être sûr d’être dans la réalité et pas dans un rêve», confie-t-elle, l’air grave. A cette question existentielle, elle tentera une réponse à travers son mémoire de philosophie consacré à la théorie des sense data, selon laquelle des données sensorielles, physiques ou mentales, conditionnent notre perception du monde.

Sous ses airs rêveurs, Jeanne cache une rigueur à toute épreuve. A l’Université de Genève, le professeur Alexis Keller la prend sous son aile et l’encourage à développer une approche transversale. «Les questions éthiques, les valeurs qui sont à la base du droit relèvent de la philosophie. Les interroger permet de construire une analyse plus fine du droit.» C’est aussi grâce à lui qu’elle effectue un semestre d’études à Harvard.

Une tradition britannique

Au barreau, son mentor n’est autre que le ténor Charles Poncet. «Il a été un maître de stage exceptionnel, généreux dans sa transmission, confie Jeanne. Il m’a appris l’exercice du métier sans concession, qui mêle rigueur juridique absolue, stratégie et combativité.» C’est d’ailleurs son expérience des prétoires qui l’orientera vers sa thèse consacrée à l’auto-tromperie, un phénomène de l’esprit qui se produit lorsqu’une personne entretient une croyance fausse alors qu’elle a la preuve du contraire. «Quand cela amène à agir en causant du tort, la question de la responsabilité se pose», résume Jeanne. Exemple: un parent dont l’enfant est gravement malade, mais qui refuse de le traiter comme tel et porte ainsi atteinte à sa santé.

En droit suisse, le concept n’est pas théorisé. Tout au plus la «négligence consciente» est-elle invoquée à de rares occasions par le Tribunal fédéral. La Grande-Bretagne, en revanche, détient une grande tradition de philosophie du droit avec les travaux de Joseph Raz et Ronald Dworkin. «L’enjeu, c’est de comprendre les conditions fondamentales de la responsabilité légale et morale pour mieux cerner ses limites et, à terme, produire de meilleurs jugements.» Son projet de thèse s’inscrit dans le droit pénal, au plus proche de la nature humaine, et dans la tradition de la philosophie analytique.

Redéfinition de la vérité

Abrupte au premier abord, sa thèse contient des dimensions très actuelles. «Fake news, bulles de filtres: l’avènement des réseaux sociaux marque une redéfinition des notions de croyance et de vérité, estime Jeanne. Il faut comprendre ces changements et les théoriser.» D’autant que la globalisation a un impact sur la prise de décision. «Les conséquences de nos actions sont moins visibles donc moins contraignantes, dit-elle. Cela semble engendrer une augmentation des actes d’auto-tromperie.» De même, la «privatisation du monde» par les multinationales génère un nouveau pan de la responsabilité sociale des entreprises, dans lequel la question de la tromperie de soi (des employés voire de la société elle-même) semble se poser.

Avant de rejoindre les bancs de Cambridge, Jeanne a un immense défi à relever. Apprendre, encore et encore. Dans cette course contre la montre, la jeune femme se nourrit de tout, des ouvrages de Quentin Skinner sur la liberté aux conférences sur le climat, sans perdre une miette de ce savoir dont elle n’est jamais rassasiée. «Je suis d’avis que, pour parvenir à un résultat, il faut un brin d’inconnu, confie-t-elle. Ecouter un podcast sur la physique ou l’économie, ça va peut-être me donner l’idée qui me manquait pour ma thèse.» Jongler entre les domaines et les idées, c’est aussi ce qu’elle fait à travers son poste d’academic fellow du Centre de philanthropie de l'Université de Genève. 

Avant la rentrée, il y aura Arles, l’étang de Vaccarès et le poisson grillé. L’amour de ceux qui l’entourent, aussi. 


Profil

1990 Naissance à Genève.

2015 Séjour à Harvard.

2016 Maîtrises de droit et de philosophie.

2017 Brevet d’avocate.

2019 Gates Cambridge scholarship.

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