Aucun lieu mieux qu’Ouchy et le Léman ne sauraient résumer la vie de Jean-Pascal Delamuraz, retracée dans un film présenté en janvier aux Journées cinématographiques de Soleure et en avant-première publique à Lausanne le 22 mai. La statue qui lui rend hommage en face du débarcadère est résolument tournée vers les flots du lac transfrontalier. Elle n’est pas grande, juste un buste. «Mais c’était un grand homme d’Etat», tranche Adolf Ogi, l’un de ses compagnons de route durant ses années de conseiller fédéral, où il a siégé «deux septennats», aimait-il à souligner.

Le Léman, c’est un «large horizon», rappelait-il dans une interview reprise dans le documentaire. Le lac ne l’était pourtant pas dans les années qui ont suivi sa naissance, en 1936. Durant la guerre, le regard du jeune Jean-Pascal était déjà attiré par l’autre rive, mais celle-ci était inaccessible. «Mystère inexplicable» pour un enfant, le lac était une frontière fermée. Dans cet entretien, il racontait avec émotion le passage du premier bateau une fois guerre terminée. Et c’est ensuite sur l’eau qu’il puisa ses inspirations, émerveillé par «La Suisse», le navire amiral de la CGN, mais aussi admiratif devant le bien nommé «Général-Guisan», sur lequel se referme cette biographie en images de 72 minutes.

Le «dimanche noir» de 1992

Sa soif du large, Jean-Pascal Delamuraz ne l’a jamais vraiment assouvie. Sa conviction que la Suisse romande était une région d’Europe autant que de la Suisse l’a accompagné durant toute sa carrière. «Il était le seul Européen», témoignait une citoyenne effondrée le jour de son enterrement, le 8 octobre 1998. Il était persuadé que le pays devait s’ouvrir à de nouveaux horizons. Son engagement en faveur de l’EEE en 1992, sa volonté de voir la Suisse adhérer, à terme, à l’UE, en sont les preuves les plus marquantes. Au Conseil fédéral, où il dirigeait l’Economie publique, il n’avait guère dû se faire violence pour comprendre l’intérêt de la Suisse à rejoindre le marché économique que Jacques Delors était en train de construire.

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Cette envie d’espace l’a probablement empêché de voir que d’autres pensaient différemment. Lausannois fasciné par son lac et les coteaux de Lavaux, Vaudois aimant tenir le gouvernail de l’Etat comme celui de son bateau, il était, de son propre aveu, «en pension» lorsqu’il séjournait à Berne. Très écouté en terres francophones, Jean-Pascal Delamuraz porta le projet de l’EEE jusque dans les campagnes et dans les urnes. Mais peut-être ne sentit-il pas qu’il peinait à convaincre de l’autre côté de la Sarine. Ancien délégué du 700e anniversaire de la Confédération aujourd’hui président du Festival du film de Locarno, Marco Solari le résume ainsi: «Il ne comprenait pas la vision du Tessin et de la Suisse alémanique. Sa vision romande était inspirée par la France: il gouvernait». «J’aime le pouvoir, il est fascinant à exercer», confirmait de son côté celui qui resta plus de quatorze ans au Conseil fédéral.

On le revoit avec plaisir ironiser sur son «allemand de caserne» devant des auditoires germanophones. Mais, statue Pascal Couchepin, qui lui succéda au Conseil fédéral, «il pensait que son charme et un certain talent pour s’attirer la sympathie des gens» suffiraient à remporter la victoire de l’EEE. Il avait cependant face à lui un certain Christoph Blocher, dont la rhétorique dévastatrice se mua en ouragan dans les cantons alémaniques. Ce fut alors le «dimanche noir pour l’économie et pour la jeunesse», dont Jean-Pascal Delamuraz s’efforça d’atténuer les effets durant les dernières années qu’il consacra à la chose publique.

Alliances ponctuelles

Entré en politique par la porte latérale de l’Exposition nationale de 1964, il fut un authentique radical vaudois, sûr de lui, bien ancré dans des réseaux-relais qui, cependant, perdront de leur vigueur par la suite, relève l’historien Olivier Meuwly, à l’origine du film. Sa carrière politique accompagne les grandes mutations de l’après-guerre, que le documentaire rappelle par touches successives. A la Municipalité de Lausanne, l’exemple de son prédécesseur radical Georges-André Chevallaz, qui avait su collaborer avec le socialiste Pierre Graber, lui fit prendre conscience de la nécessité de s’assurer des appuis à gauche. Il forma à son tour des alliances ponctuelles avec ses pairs socialistes, Marx Lévy ou Jean-Daniel Cruchaud selon les besoins, confirmant ainsi le succès d’une recette que d’autres, à d’autres niveaux, appliquèrent plus tard. On pense à Pascal Couchepin et à Peter Bodenmann au Conseil national, à Pascal Broulis et à Pierre-Yves Maillard au gouvernement vaudois.

Le film ne dissimule pas les zones grises de la personnalité de Jean-Pascal Delamuraz. A l’aide de nombreux témoignages, il rend cependant hommage à celui qui, même si la Suisse alémanique ne l’a pas forcément perçu ainsi, fut l’un des rares hommes d’Etat du gouvernement fédéral de l’après-guerre. Tous n’ont pas eu droit à un tel documentaire. Tous n’ont pas leur buste dans un parc, orienté vers le large.


«Delamuraz», un film de Daniel Wyss et André Beaud, sur une idée d’Olivier Meuwly, CAB Productions. RTS Un, 20h10.