Portrait

Jean-Paul Diserens, le deuil impossible

Ecarté d’Assura depuis trois ans et demi, son fondateur Jean-Paul Diserens est amer. Il assiste, impuissant, à la descente aux enfers de sa caisse maladie, et cherche toujours le motif à une éviction jugée injuste

Depuis trois ans et demi, ses nuits sont plus longues que ses jours. Interrogeant l’insomnie avec constance et cruauté, sans que jamais la question ne trouve sa réponse définitive: quel motif aura provoqué sa chute? Jean-Paul Diserens, le fondateur d’Assura débarqué de son entreprise en 2012, est condamné à conjecturer: «Je ne pourrai jamais faire le deuil. Si la société n’existait plus, ce serait plus facile.» Pire: il assiste aujourd’hui à la descente aux enfers de sa caisse maladie. La semaine dernière, celle-ci annonçait une perte catastrophique de 258 millions de francs pour l’an dernier. «Alors qu’elle était florissante lorsque j’ai été viré, avec 860 millions de réserves légales.»

S’il y a bien une chose que le patron vaudois n’aurait pu imaginer, c’est qu’il restât à quai en ces circonstances, un vilain matin d’hiver. Lui le capitaine d’un paquebot amiral devenu. Lui le volontaire, le gars qui s’est fait tout seul, le bosseur impénitent, le négociateur coriace, l’orgueilleux, le parcimonieux, celui qu’on raille pour ses économies de bouts de chandelle et son salaire chiche mais qu’on admire pour sa réussite hors norme. Lorsqu’il fonde Assura en 1978, après avoir été licencié de la Société vaudoise et romande de secours mutuel devenue Supra, il a une secrétaire et aucun assuré. Aujourd’hui, Assura veille au destin sanitaire de 900 000 Helvètes.

«Nous avons été trahis»

Entre-temps, son fondateur aura été exécuté. Jean-Paul Diserens est d’abord écarté de l’assurance complémentaire par l’Autorité de surveillance de marchés financiers (FINMA), laquelle met en faillite Supra Assurances pour cause de surendettement. La FINMA aurait mieux fait d’y regarder à deux fois, puisqu’il s’avérera par la suite que Supra avait bouclé son exercice 2012 sur un bénéfice de plus de 50 millions de francs.

Mais il ne s’est trouvé personne pour tacler le gendarme bernois. «Nous avons été trahis. Car nous avions signalé à la FINMA que nous comptions arrêter les activités de Supra. La FINMA nous a demandé de ne pas divulguer notre décision pendant que nous préparions le transfert des assurés. Mais elle nous a pris de court en prononçant la faillite, prétendant que notre plan ne jouait pas. Pourtant, c’est lui qu’elle a mis en œuvre par la suite, point pour point.»

Encore à la tête des assurances de base, Jean-Paul Diserens est ensuite suspendu provisoirement par l’autorité de surveillance des fondations. Un provisoire qui dure et qui l’accable. «A la tête de ces fondations, il y a toujours deux commissaires au lieu de conseils constitués. Les anciens administrateurs auraient dû être réintégrés.»

L’assureur était mal assuré

Pourtant, il reste convaincu que son modèle d’affaire, qualifié à tort selon lui d’assurance low cost, est viable, quelle que soit l’étendue du portefeuille. Au reproche de se comporter en chasseur de bons risques, il rétorque qu’il comptait sur la responsabilité de tous les acteurs de la santé, les fournisseurs de soin comme les assurés. Mais il concède volontiers des erreurs.

La première relève de l’ironie mordante: l’assureur était mal assuré. «Je n’avais pas souscrit d’assurance responsabilité civile des dirigeants par souci d’économiser. La procédure de recours au Tribunal administratif fédéral m’aurait ruiné et compromis l’avenir de ma famille. En outre, les autres administrateurs s’y refusaient. Alors on s’est écrasé.» Cette reculade aura été vécue comme une démission, que son épouse à ses côtés résume ainsi: «C’est la première fois que je l’ai vu au pied d’un mur sans grimper.» A trop craindre la dépense, Jean-Paul Diserens a aussi négligé de s’entourer des meilleurs. Car il aurait fallu les payer au prix du marché: «J’aurais eu du mal à justifier des salaires de cadres dépassant ceux des directeurs de 15 000 francs. Mais si c’était à refaire, je le ferais.»

Il s’attribue enfin une faute stratégique: avoir accepté de reprendre Supra en 2001, à l’appel du conseil d’administration de celle-ci et de l’Office fédéral des assurances sociales. «Rien ne serait alors arrivé car la FINMA n’aurait pas trouvé de prétexte pour me couler.» Quant aux «graves manquements […] dans la gouvernance d’entreprise, la gestion des risques, la compliance et le controlling», les reproches formulés par le gendarme financier, Jean-Paul Diserens les balaye: «La nouvelle gouvernance d’Assura va d’échec en échec. On m’a reproché de cumuler les fonctions, alors qu’aujourd’hui les membres de tous les conseils siègent dans toutes les sociétés.» Amer, l’ancien patron. Et d’emprunter à Clémenceau sa célèbre phrase en la tordant un peu: «J’ai succédé à des inutiles pour être remplacé par des incapables». C’est dit.

«Notre pays ne pardonne pas le succès»

Victime d’un assassinat politique, Jean-Paul Diserens? Pour lui, il ne fait aucun doute. Le système a eu raison d’un homme qui refusait de se fondre dans le moule, dont la réussite, peut-être, outrageait ses concurrents et dont la personnalité indisposait la Berne fédérale. «Notre pays ne pardonne pas le succès.» D’expérience, il sait qu’un retour est illusoire. Lui reste l’espoir vague d’une réhabilitation morale au vu d’une décision disproportionnée. Et ce petit air qui lui trotte par la tête, que les délégués réunis en assemblée entonnaient à une époque révolue: «Salut à toi, vaillant mutualiste, qui fais le bien, avec un cœur joyeux. De tes efforts, tu n’es point égoïste…» Même les souvenirs jouent du sarcasme.


Profil

1942 Naissance à Lausanne

1964 Entre à la Société vaudoise et romande de secours mutuel, future Supra

1978 Crée la caisse maladie Assura

2012 La FINMA l’écarte de l’assurance complémentaire, quelques mois plus tard il est aussi écarté de l’assurance de base

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