«Il sera excellent.» A Berne comme à Genève, l'avis est si unanime qu'on pourrait croire que la fonction de président du Conseil national a été inventée pour Jean-Philippe Maitre. A l'heure de la polarisation, qu'il redoute mais qui rend l'année à venir «plus intéressante, parce que plus difficile», l'avènement au perchoir d'un homme qui incarne mieux que quiconque la recherche du consensus a sans doute un côté rassurant. Et aussi… ennuyeux, lisse, acratopège? Ces adjectifs collent à la peau du prochain premier citoyen du pays, mais l'habillent-ils aussi bien que ses impeccables costumes? Une enquête s'impose.

Attablé au Café fédéral, Jean-Philippe Maitre a pour son futur poste le même regard gourmand que pour son entrecôte. Décrivant par le menu une tâche «dont il ne faut pas exagérer l'importance», il se pourlèche les babines de chaque détail, de la gestion des services du parlement aux joies des contacts internationaux.

Tout lui va bien, à Jean-Philippe Maitre. Son parti, démocrate-chrétien, tendance libéralo-conservatrice, mais surtout bien au centre. «Le milieu du milieu du milieu», susurre même un ténor alémanique du parlement, qu'il a côtoyé dans la commission de l'économie. Son métier d'avocat lui va aussi comme un gant. Habile négociateur, bretteur talentueux, il use de ces qualités pour sans cesse rechercher «le compromis efficace», lui qui, jure-t-il, a horreur des effets de manches. Un de ses derniers «coups»? Le tour de passe-passe politique qui a permis à Suisse Tourisme, dont il est vice-président, d'avoir un budget plus large que le Conseil national ne voulait lui accorder.

Et son patronyme, ne lui sied-il pas à merveille? Maître de ses dossiers (un trait qui en impressionne plus d'un sous la Coupole), maître de lui. Et de son destin? Presque. L'atavisme familial l'ancre tôt en politique, et le premier de classe est élu partout où il va: Grand conseil genevois à 24 ans, Conseil national dix ans plus tard (il est aujourd'hui codoyen de fonction avec son collègue libéral Jacques-Simon Eggly), Conseil d'Etat à 36 ans. A Berne, il présidera deux commissions, et son groupe parlementaire de 1998 à 2002.

A cette trajectoire ne manquera-t-il pas quelque chose, à jamais? «Ce serait mentir d'affirmer que je n'ai jamais désiré aller au Conseil fédéral, concède Jean-Philippe Maitre. Mais notre pays est ainsi construit que les circonstances décident, et pour moi, elles se sont présentées de telle manière que mon éventuelle candidature (en 1999, ndlr) n'aurait apporté que la division, et à coup sûr l'insuccès. Je ne voulais pas être responsable de cela.»

Sa gestion habile du groupe PDC en période difficile lui vaut à Berne un profil plutôt favorable. «Il fait partie des Romands qui comptent, il a apporté une sensibilité utile, en particulier sur la question des intérêts de la banque privée», relève un parlementaire alémanique. Autrefois dans la même école que lui, le conseiller national radical genevois John Dupraz a pour lui la gouaille admirative: «Quel animal politique!»

A Genève, contraste. Certes, les représentants de l'économie louent son sérieux, sa «fiabilité», comme le dit Michel Barde, secrétaire général de la Fédération des syndicats patronaux. Après tout, c'est lui qui a scellé avec succès le statut autonome de l'Aéroport de Genève.

Mais dans les cercles politiques, si on a pour lui l'aménité des convenances, les griffures de la méchanceté n'en sont que plus féroces lorsque les portraitistes s'expriment «sous X»: «Que reste-t-il des douze ans de Maitre au Conseil d'Etat?» persifle l'un de ses anciens adversaires. Un autre se rappelle «sa faculté à se débarrasser des dossiers encombrants, à tel point que Guy-Olivier Segond l'avait surnommé «Téflon», parce que rien n'attachait sur lui, et qu'il refilait les casseroles aux autres.» Fielleux, un troisième lui voit «le même problème qu'Al Gore: il rappelle aux femmes leur premier mari, celui avec lequel elles se sont ennuyées». Ses envolées rhétoriques? «Après le feu d'artifice, on s'aperçoit qu'il fait toujours nuit.» La presse locale, assassine, lui avait même prêté une tendance marquée à la ventilation – la cicatrice saigne encore.

Me Maitre a tout de même ses avocats en son fief. Collaborateur personnel onze ans sur douze au gouvernement cantonal, Jean-Claude Manghardt rappelle le grand œuvre de son patron, la mise sur pied de la promotion économique. Collègue de Conseil d'Etat, puis aujourd'hui de conseil national, la libérale Martine Brunschwig Graf constate que Genève «ne reconnaît jamais ses enfants». Michel Barde rappelle «les fortes convictions» de Jean-Philippe Maitre, qui s'expriment notamment sur les questions d'identité – combat contre la libéralisation totale du nom de famille, et aujourd'hui contre la tentative de l'UDC de biffer la double nationalité.

Martine Brunschwig Graf touche un point cardinal: «Il n'est pas aussi lisse qu'il en a l'air; c'est un Jurassien pacifié.» Ah, le Jura! Voilà une origine que le futur président dresse comme une bannière au vent. Mardi dernier, de retour de Bâle, il raconte avoir fait le crochet obligatoire pour dire bonjour à son oncle éleveur de chevaux à Epauvillers, et saluer quelques copains dans ces cafés ajoulots qu'il adore «parce qu'on y parle tout de suite politique avec une ardeur presque bourguignonne» . L'autre refuge de cet ancien athlète, famille exceptée, ce sont les couloirs enneigés des vallons qui dominent Nendaz. «J'aime profondément la montagne et ses gens.»

Croyant l'attaquer, un politicien le trouve «tellement Suisse». Jean-Philippe Maitre l'entend comme un compliment: durant son année de présidence, chargée d'«échéances centrales», il espère «favoriser la confrontation des idées», mais dans un «esprit indispensable de concordance». Il veut aussi «montrer que Genève n'est pas cette enclave qui fuit vers la France». Ensuite? D'aucuns le verraient briguer un siège au Conseil des Etats, mais l'intéressé, qui n'a que 55 ans, jure que son engagement à Berne prendra fin en 2007. «J'aurai fait mon temps, et il y a d'autres manières de servir», explique-t-il. Pour l'instant, place aux honneurs. «Nous serons fiers d'avoir un président de son envergure, avance encore Martine Brunschwig Graf. Je me réjouis.»