Gouverner. Dans le parler populaire suisse, ce verbe a une signification précise, encore bien connue et pratiquée en Valais: s'occuper des bêtes. Mais le mot vient de retrouver son sens politique avec la campagne d'affichage du conseiller d'Etat PDC Jean-René Fournier, qui brigue un troisième mandat et s'est vu, dans les villages, adresser maintes fois cette réflexion: «Gouverner, c'est facile, moi, je fais ça deux fois par jour.»

«Mégalo!»

Le slogan a fait mouche, et Jean-René Fournier y a gagné un surnom qu'il va traîner longtemps: le gouverneur. «Mégalo!», persiflent les adversaires, à gauche particulièrement, où on la trouve saumâtre: «Jean-René Fournier ne gouverne pas, il règne. C'est facile avec Le Nouvelliste derrière lui, et avec un département où il se contente, devant chaque problème, de la formule rituelle: Il faut laisser la police faire son travail, il faut laisser la justice travailler en paix.»

N'empêche, ce «gouverner» ne semble que refléter une évidence: Jean-René Fournier est bien l'homme fort du canton, même s'il le nie avec virulence: «Cela fait froid dans le dos. Les hommes forts ont toujours mal fini.» Dans la foulée, il refuse un entretien avec Le Temps, au prétexte que le vote a déjà commencé et que «cela ne serait pas correct vis-à-vis des autres candidats».

Les mauvaises langues disent que la fausse modestie est une des nombreuses qualités du gouverneur. Et que sa carrière fulgurante doit tout au système PDC, dont l'une des éminences grises n'est autre que le premier cousin, Jean-Marie Fournier, maître de Veysonnaz, gros actionnaire du Nouvelliste et faiseur de rois reconnus.

Jean-René, lui, préfère habituellement parler «d'un hasard qui donne le vertige». Après une licence en économie, il passe en effet de 1985 à 1993 huit ans sur les bancs du Grand Conseil, sans jamais prendre la parole. Mystérieusement arrivé en tête de son district lors du renouvellement du parlement en 1993, il se voit offrir le perchoir en 1995, une année «de pur bonheur» qui lui fait prendre conscience que, «pas plus con qu'un autre», il peut s'aligner pour la succession du conseiller d'Etat Bornet.

Un parfait inconnu

Pour ce faire, il lui faudra éliminer le propre président du parti, Bruno Crettaz. Chose faite, vertiges du hasard toujours, il est cependant mal élu, en 1997, derrière les minoritaires Serge Sierro et Peter Bodenmann. Mais se retrouve conseiller d'Etat à 38 ans, et parfait inconnu hors de son canton.

Les premiers mois à la tête du Département de justice et police sont difficiles. Ses amis lui reprochent son invisibilité et son illisibilité, et se demandent s'ils n'ont pas misé sur un cheval trop léger. Deux affaires hautement médiatisées vont pourtant lui permettre de se sculpter un profil et une image: la débâcle de Loèche-les-Bains et les déprédations du loup. Dans les deux cas, il défend des positions valaiso-valaisannes, contre les communes suisses alémaniques et les banques d'un côté, contre l'Office fédéral de l'environnement de l'autre.

Voilà donc Jean-René Fournier héraut d'un village d'irréductibles sûr de sa spécificité montagnarde et de son bon droit paysan. Profil qu'il complète en approuvant sans réserve la politique inflexible menée dans son Département par la cheffe du Service des étrangers, Françoise Gianadda. On l'accuse même régulièrement et ouvertement de xénophobie. Il invoque un beau-père italien et des filleuls argentins et maintient le cap, allant jusqu'à promettre à ceux qui «attaquent et ne respectent pas nos valeurs traditionnelles» des sanctions pouvant aller «s'il le faut jusqu'à la dénaturalisation».

Tout cela lui vaut en 2001 une réélection triomphale, coupant l'herbe sous le pied d'une UDC montante. Lors de sa deuxième législature il ajoute à sa panoplie de conservateur pur et dur l'étiquette de macho goguenard, en transformant le bureau de l'égalité en bureau de la famille. Il se fait huer au parlement par la candidate féministe potentielle Lilith, mais a son explication bien à lui concernant la difficulté qu'ont les femmes à se faire un chemin dans la jungle politicienne valaisanne. Les responsables en seraient d'abord non les partis traditionnels, mais les féministes elles-mêmes qui, en en faisant une question médiatisée et émotionnelle, mettraient trop de pression sur les «femmes compétentes et douées de l'expérience suffisante pour être conseillère d'Etat». Interrogé récemment sur sa réaction dans le cas où l'une de ses filles choisirait la carrière politique, il répond: «Je m'assoirai pour pleurer avec elle.»

«Ecônard» avant Ecône

Reste, enfin, l'aspect religieux, qui complète l'aura conservatrice du gouverneur. Jean-René Fournier, père de six enfants, fut «écônard» avant même Ecône et sur les terres mêmes d'Ecône. Il passe en effet son enfance à Riddes, où le curé de la paroisse, l'abbé Epiney, refuse de se plier à Vatican II et continue à dire la messe en latin.

Lorsqu'il se voit retirer son ministère par l'Evêché, le curé récalcitrant retrouve immédiatemment un lieu de culte mis à disposition par des paroissiens fidèles: un hangar de la scierie Fournier, qui devient le premier lieu de rassemblement des intégristes valaisans. «Ce n'est pas tellement le latin qui est important, mais cette liturgie qui a traversé deux mille ans et qui véhicule un poids et une richesse humaine exceptionnels. Et qu'on a voulu jeter d'un coup par la fenêtre, sous prétexte de modernisme.»

Des tanks devant le monastère

Ce qui n'empêche pas Jean-René Fournier d'entretenir les meilleures relations du monde avec le certes peu progressiste évêque de Sion, Norbert Brunner. A l'invitation d'Adolf Ogi, l'évêque et le conseiller d'Etat se retrouvent, il y a quelques années, au Kosovo. Le politicien aime raconter sa découverte d'un monastère orthodoxe protégé par des tanks allemands et sa conversation avec des moines, invoquant eux aussi liturgie et tradition.

Les mauvaises langues, toujours elles, insinuent que cela n'a pas amélioré les relations entre les musulmans, et spécialement les Kosovars, et le Service valaisan des étrangers: «Jean-René Fournier, lance un député, adversaire de la première heure, a comme slogan le refrain que chantaient autrefois dans les églises ceux qui ne savaient pas le latin: «Béni Seigneur les vignes du curé, tout le reste peut geler.» Ce qui n'empêchera pas les Valaisans de plébisciter un gouverneur qui leur ressemble tant.