Tout au long de cette année des 20 ans, Le Temps a traité plusieurs causes. La septième et dernière concerne le laboratoire politique helvétique. Depuis quelques années, le pays peine à mener à bien de grandes réformes se multiplient, tandis que la classe politique est prise de vitesse par la société civile et les réseaux sociaux.

Toutefois, le système suisse garde des atouts. Génie du fédéralisme, les nouvelles idées peuvent être testées au niveau communal ou cantonal avant d’être étendues au reste du pays. Nous explorons ces pistes durant cinq semaines.

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Le Temps: Les élections fédérales de 2015 ont engendré un basculement à droite du parlement. Est-ce que vous le ressentez au jour le jour sous la Coupole?

Jean-René Fournier: Le basculement à droite a donné un autre ton au Conseil national et repositionne les dossiers de la droite sur le devant de la scène. Si elle est vraiment unie, elle peut imposer ses vues à la Chambre du peuple, où s’affrontent les idées et les doctrines des partis. A la Chambre haute, ces réflexes partisans sont quelque peu gommés. La recherche d’une concordance entre les divers intérêts des cantons prime. Les sénateurs sont conscients qu’ils se trouvent souvent dans l’obligation d’apporter des solutions acceptables pour le plus grand nombre. Le Conseil des Etats joue, à mon avis, correctement son rôle de Chambre de réflexion. Et il en serait de même dans une configuration politique inverse à la Chambre basse. Ce système, conçu par nos prédécesseurs, fait sans aucun doute partie du génie suisse. Il nous évite de tomber dans un système où la lutte entre pouvoir et opposition prend le pas sur la recherche du bien commun. Peut-être que les décisions et les réformes sont plus rapides sous ces régimes, mais l’instabilité qui en résulte fait que, tant au niveau économique qu’au niveau politique, les résultats ne sont pas probants.

C’est peut-être dans la digitalisation de la société qu’il faudra trouver un chemin pour préserver toute la valeur des instruments de la démocratie directe

Jean-René Fournier

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Le système suisse frôle donc la perfection?

Soyons plus modeste. Notre système fait certainement partie des démocraties les plus réussies. Les majorités exprimées ne sont pas animées par la volonté d’opprimer les minorités mais, au contraire, les respectent. Les institutions helvétiques fonctionnent bien. Elles méritent d’autant plus qu’on les protège. Prenez le référendum et l’initiative populaire, ce sont deux instruments clés de notre système de démocratie directe. A l’origine, ces outils sont mis à disposition des citoyennes et des citoyens, qui ont acquis la conviction de ne pas être entendus par les autorités politiques. Ils leur donnent l’opportunité de faire entendre leurs préoccupations au travers d’un vote populaire. Aujourd’hui, ces outils sont utilisés par les partis pour servir leur stratégie politique. Est-ce une déviance dangereuse? Est-ce une manipulation des institutions? Lorsque ces partis siègent au parlement et au gouvernement, on peut le penser. Ces derniers ont des groupes politiques pour faire valoir leurs idées. S’ils perdent devant le parlement, ils devraient pouvoir l’accepter.

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Vous pointez du doigt l’UDC?

Disons que les socialistes ont commencé, mais que l’UDC a donné un grand coup d’accélérateur à cette mainmise des partis sur ces instruments de la démocratie directe. On a longtemps cru que cette déviance était propre à la gauche, on s’aperçoit depuis quelques années que la droite ne s’en prive pas non plus et que, de nos jours, tous les partis s’y sont mis.

Notamment le vôtre…

Oui, car en cette période électorale, il faut bien occuper le terrain! Et même si je ne suis pas favorable à cette déviance, je ne confonds pas fidélité au principe et naïveté. Laisser ces instruments de la démocratie, transformés en puissants outils de promotion partisane, exclusivement en mains des partis adverses est une attitude irresponsable. Ceci est d’autant plus vrai aujourd’hui alors que certains oiseaux de mauvais augure, pas toujours si objectifs et désintéressés, annoncent déjà des élections fédérales difficiles pour le PDC.

Quelles sont les solutions que vous préconisez pour éviter une telle manipulation des institutions?

C’est une question délicate. Doit-on augmenter le nombre de signatures pour déposer une initiative ou pour lancer un référendum? En le faisant, on éloigne ces instruments de leur objectif premier: donner aux citoyennes et aux citoyens les moyens de faire entendre leurs préoccupations. Je suis partisan d’une solution où l’on adapte le nombre de signatures à l’évolution du nombre d’électeurs. Toutefois, cette adaptation du nombre de signatures ne sera pas en mesure d’empêcher la mainmise des partis sur ces instruments de la démocratie directe. C’est peut-être dans la digitalisation de la société qu’il faudra trouver un chemin, dans les années à venir, pour préserver toute la valeur de ces instruments ou en créer de nouveaux. Et il y a encore du travail.

Cette question est récurrente sous la coupole fédérale…

Effectivement et les propositions pour y répondre vont toujours dans le même sens, à savoir une augmentation du nombre de signatures. Tout à gauche et tout à droite, on s’en offusque et on accuse les partisans de cette solution de vouloir brimer le peuple et d’avoir peur de la vox populi. Il faut avoir une vraie réponse à ces arguments. Peut-être qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait que le nombre de votations populaires ne peut pas continuer à croître au rythme de ces dernières années. Le risque de congestion de notre démocratie directe n’est pas si éloigné.

Avez-vous remarqué, durant votre carrière politique, une évolution des objets soumis à votation?

Evidemment, les objets sont devenus de plus en plus complexes. Paradoxalement, plus les objets sont complexes, plus les opinions se polarisent. En fait, puisqu’il est souvent plus aisé et plus efficace de provoquer l’émotion que la réflexion, les arguments sont réduits à leur plus simple expression de sorte qu’ils en deviennent simplistes. Parfois malheureusement, cela peut suffire à séduire les électeurs. On le voit au niveau mondial avec l’émergence de personnalités comme Donald Trump, aux Etats-Unis, ou Jair Bolsonaro, au Brésil. Les messages ne sont pas très élaborés, mais ils sont accessibles à tout le monde. C’est ce qu’on appelle le populisme.

La Suisse peut-elle être touchée par cette montée du populisme?

La Suisse est très résistante à ce phénomène, grâce à son système politique. Les décisions ne sont pas prises par un seul homme, mais par un collège, quand ce n’est pas par un parlement. Bien sûr que certaines personnalités émergent, que certains politiciens sont plus brillants ou ont plus de charisme que d’autres, mais ils finissent toujours par être «absorbés» par la résilience du système. On l’a vu avec Christoph Blocher au Conseil fédéral ou Oskar Freysinger au Conseil d’Etat valaisan. Vous pouvez être une forte tête, un excellent tribun, un chef de parti incontesté, mais soit vous rentrez dans le moule des institutions, soit on vous en exclut.