Le politologue français Jean-Yves Camus passe pour le meilleur spécialiste francophone des nationalismes et des extrémismes en Europe. Il analyse la révolution conservatrice, une expression diffusée par les droites radicales européennes et dont se réclame aujourd’hui le ministre UDC Oskar Freysinger, qui brigue une majorité au gouvernement valaisan.

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Le Temps: Que signifie la révolution conservatrice aujourd’hui?

Jean-Yves Camus: C’est une expression qui a été diffusée en France dans les années 1970 par la Nouvelle Droite, qui a redécouvert la révolution conservatrice allemande pour y puiser les idées d’une réaction aux idées libérales et libertaires de mai 1968. A l’origine, la formule désigne le mouvement protéiforme qui souhaitait un renouveau du sentiment national et une rupture totale avec l’héritage des Lumières, au profit d’idées puisées chez les romantiques et les idéalistes, en Allemagne, entre 1918 et 1933.

Après la guerre, ce vocabulaire a été popularisé par le journaliste suisse Armin Möhler, qui était proche du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), et qui a longtemps vécu à Paris. Il a ensuite été recyclé par différents représentants des droites radicales qui aiment se définir comme révolutionnaires ou anti-modernes.

– Assiste-t-on, selon vous, à une nouvelle révolution conservatrice?

– Je crois qu’il y a un malentendu chez les gens qui utilisent cette expression. D’abord, la révolution conservatrice allemande est un mouvement polymorphe, agité de courants très différents. Il n’y a pas grand-chose de commun entre les völkisch, qui souhaitaient un Etat fondé sur la race, et les jeunes conservateurs, qui espéraient restaurer l’esprit national. Ensuite, il y a une autre révolution conservatrice qui désigne l’évolution du Parti Républicain américain, de 1964 à Donald Trump. Elle incarne tout le contraire de la révolution conservatrice allemande.

Ces nouveaux chrétiens se caractérisent par un esprit réactionnaire sur les valeurs morales, mais ils restent profondément attachés aux valeurs du marché. Je crains donc que les politiciens qui se réclament de ce vocabulaire aujourd’hui incarnent surtout le retour de l’esprit conservateur, ou réactionnaire. Les idées conservatrices sont certes en vogue, mais ça ne fait pas de ceux qui les portent les héritiers de la révolution conservatrice allemande.

– Les droites dures européennes qui s’en réclament sont-elles aussi diverses que le mouvement original?

– Les nationaux-populistes européens sont plus homogènes. Le refus du multiculturalisme, le nationalisme, et le style populiste qui oppose le peuple et les élites les réunissent. Ils partagent aussi un sentiment d’urgence face au déclin du monde. Mais chez eux, on ne trouve pas vraiment le refus total du conformisme bourgeois qui caractérisait les formations les plus intéressantes de la révolution conservatrice. La révolution conservatrice est un fourre-tout foisonnant qui inclut tout et le contraire de tout.

– Le géopoliticien russe Alexandre Douguine passe pour l’idéologue d’une nouvelle révolution conservatrice qui inspire les droites dures européennes. Quelle est son influence?

– En France, son influence reste marginale. La Nouvelle Droite s’y intéresse beaucoup, mais elle manifeste du scepticisme face à une pensée peu compréhensible en Occident, et dont les références ésotériques restent très absconses. Alexandre Douguine semble si déconnecté du réel que ses idées ne sont pas immédiatement opérationnelles pour un politicien. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien d’intéressant chez lui, mais que sa pensée n’est pas vraiment utilisable concrètement. Par ailleurs, son eurasisme pose problème aux représentants des mouvements identitaires, parce qu’il inclut toutes les religions et toutes les races.

– En campagne pour sa réélection, Oskar Freysinger décrit une révolution conservatrice qui agite le monde occidental un peu partout…

– Contrairement à beaucoup d’autres, Oskar Freysinger a sans doute lu la révolution conservatrice, parce qu’il a hérité d’une double culture, francophone et germanophone. Alors que les cadres du Front national s’intéressent surtout à la France, lui travaille sur l’identité européenne. Mais il semble jouer sur l’ambiguïté qui confond la révolution conservatrice et le conservatisme.

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J’ai entendu son intervention aux Assises contre l’islamisation organisées par le Bloc identitaire en 2010. Il a ouvert son discours en saluant le pays de Voltaire. Il est contradictoire de se réclamer à la fois de la révolution conservatrice et d’un philosophe des Lumières.