Le secrétaire général de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), Jens Stoltenberg, en appelle à un renforcement du partenariat établi avec la Suisse il y a plus de vingt ans. Le Norvégien a rencontré à Berne la présidente de la Confédération, Doris Leuthard, ainsi que les ministres des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, et de la Défense, Guy Parmelin, qui ont annoncé leur intention de devenir un Etat partenaire du cybercentre de l’OTAN à Tallinn. Interview exclusive.

Le Temps: Quelles sont les attentes de l’OTAN envers la Suisse en matière de sécurité collective du continent?

Jens Stoltenberg: L’objectif de cette visite est de renforcer le partenariat pour la paix entre la Suisse et l’OTAN. L’OTAN respecte totalement la neutralité de la Suisse. Sur cette base, nous pouvons répondre à des défis et des menaces communs. La Suisse est un partenaire actif et généreux contribuant à diverses missions avec du personnel et des fonds pour aider à stabiliser notre voisinage.

– Dans quels domaines voudriez-vous renforcer ce partenariat?

– Dans la cyberdéfense. On observe une menace grandissante contre des Etats de l’OTAN et ses alliés, y compris la Suisse. Ce n’est plus un scénario du futur, cela se passe maintenant. On espère que la Suisse pourra pleinement s’investir dans notre Centre d’excellence pour la cyberdéfense à Tallinn, où un expert suisse est déjà présent pour six mois, en devenant une nation contributrice. La Suisse pourrait aussi participer aux exercices, cela permettrait un partage d’expériences. Les cyberattaques peuvent être aussi dangereuses que les attaques conventionnelles en mettant en danger les infrastructures comme les transports, l’énergie, mais aussi le secteur financier. J’aimerais également renforcer certaines activités communes au Kosovo, en Jordanie, en Serbie, en Mauritanie et en Moldavie. Si ces pays sont plus stables, nous sommes plus en sécurité. La meilleure façon de traiter les causes de la crise migratoire et des réfugiés, c’est d’aider à stabiliser leurs pays d’origine en favorisant le développement économique.

– Les 28 pays membres de l’OTAN ont fixé un objectif de 2% des dépenses publiques allouées à la défense. La Suisse est à moins de 1%. Pensez-vous qu’elle devrait en faire plus?

– Il n’est pas dans mon mandat de donner des conseils à la Suisse sur le sujet. Après la Guerre froide, les pays membres de l’OTAN ont réduit leurs dépenses, cela faisait sens car les tensions avaient diminué. De même, quand les tensions se ravivent, nous devons être capables d’augmenter les dépenses de défense. Pour la première fois depuis des années, nous avons observé en 2015, puis en 2016, une augmentation des budgets de la défense à travers l’Europe. Nous vivons dans un monde plus dangereux. On voit la violence et l’instabilité au sud, en Irak, en Syrie, en Afrique du Nord, près de nos frontières, ainsi qu’une Russie qui s’affirme. Je crois que nous devons être forts, ne pas provoquer les conflits mais les prévenir pour préserver la paix. Avec une alliance forte, en restant unis, on a préservé la paix depuis près de 70 ans.

– Dans ce monde plus dangereux, comprenez-vous le maintien d’une neutralité qui explique par exemple des relations soutenues de la Suisse avec la Russie quand bien même le fossé se creuse entre l’OTAN et la Russie?

– En tant que secrétaire général de l’OTAN il est très important pour moi de répéter que je respecte totalement la neutralité de la Suisse. Cela étant dit, même si la Suisse n’est pas membre de l’OTAN, nous partageons le même voisinage, le même environnement sécuritaire. Des pays neutres comme la Suède et la Finlande sont parmi les partenaires les plus proches de l’OTAN. Ils participent à nos exercices militaires, ils sont présents en Afghanistan. Le fait d’être neutre ne réduit en rien le potentiel de coopération.

– Comment évaluez-vous aujourd’hui la menace russe? Les Européens sont divisés sur l’approche envers Moscou.

– L’OTAN est unie sur cette question. Nous sommes tombés d’accord lors de notre dernier sommet à Varsovie, en juillet 2016, pour adopter une approche duale. Nous devons être forts, déterminés, mais nous continuons à maintenir ouverts les canaux d’un dialogue politique pour une meilleure relation avec la Russie. L’OTAN ne veut pas d’une nouvelle guerre froide ou d’une confrontation. L’OTAN agit de façon défensive, mesurée et proportionnée. J’ai rencontré le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, il y a deux semaines à Munich, l’an dernier nous avons eu trois réunions dans le cadre du conseil OTAN-Russie. Quand les tensions sont élevées, il est important de s’asseoir ensemble dans la même pièce et d’échanger nos points de vue, y compris sur les points de désaccord, par exemple l’Ukraine.

– On parle, du côté russe, d’un déploiement de missiles nucléaires tactiques, y compris à Kaliningrad. Comment allez-vous y répondre?

– Depuis quelques années, nous avons observé un nouveau mode de comportement russe. La Russie a triplé son budget de la défense et, c’est le plus important, elle est prête à user de la force contre ses voisins. Elle développe de nouvelles capacités. L’OTAN a répondu avec une présence accrue dans la partie orientale de l’Alliance. Mais nous le faisons de manière défensive, mesurée, dans le respect complet des accords sur le contrôle des armements. Nous ne voulons pas de nouvelle course aux armements.

– Mais l’OTAN doit-elle répondre au déploiement de ces missiles russes par le positionnement de nouveaux missiles?

– Nous n’allons pas faire en miroir ce que fait la Russie. Nous n’allons pas répondre soldat pour soldat, avion pour avion, ou missile pour missile, aux mouvements russes. Nous nous adaptons, nous augmentons notre présence dans la partie orientale de l’Alliance avec des troupes de soutien multinationales. Une attaque contre un membre de l’Alliance provoquera une réponse de l’ensemble de l’Alliance. C’est la tâche centrale de l’OTAN.

– A propos de l’Ukraine et de la Géorgie, ne pensez-vous pas que le moment est venu d’abandonner l’idée d’une adhésion de ces pays à l’OTAN, ce qui serait une façon de relancer la relation avec la Russie. C’est du moins ce que pensent certains Européens.

– Ce serait extrêmement dangereux! Si l’OTAN commence à dire qu’elle est prête à fermer ses portes à des pays comme l’Ukraine et la Géorgie pour apaiser la relation avec la Russie, on accepte l’inacceptable: le rétablissement de sphères d’influence dans lesquelles les grandes puissances ont le droit de décider pour les plus petits Etats. Le principe de base pour la stabilité et la sécurité en Europe, auquel tous les pays y compris la Russie ont souscrit, par exemple dans l’acte final d’Helsinki, est que chaque nation a le droit de choisir sa propre voie, y compris en matière de sécurité. C’est à chaque Etat souverain de décider s’il veut être membre ou non d’une alliance militaire. Nous ne pouvons accepter que des grandes puissances décident de vous permettre ou de vous forcer à rejoindre une alliance. Ces deux approches sont inacceptables. En particulier pour des Etats comme mon pays, la Norvège, ou la Suisse. Dès que vous commencez à évoquer ne serait-ce que la possibilité d’établir une sphère d’influence, vous êtes sur une pente glissante et dangereuse qui vous fera faire un retour dans l’histoire. Seuls les Ukrainiens et les Géorgiens peuvent décider de rejoindre ou non l’OTAN, avec bien sûr l’accord des 28 membres de l’Alliance. Personne d’autre n’a le droit d’intervenir dans ce choix.

– A Moscou, les autorités pensent que l’OTAN participe de la sphère d’influence des Etats-Unis et que des engagements pris lors de la chute de l’URSS limitant l’extension de l’OTAN n’ont pas été respectés. Ce qui expliquerait leur riposte, par exemple, en Ukraine. Que répondez-vous?

– Il n’y a pas eu de tels accords ou promesses, je peux vous montrer des documents qui le prouvent. Et, s’il y en avait eu, cela aurait été totalement inacceptable. De quel droit Washington et Moscou pourraient-ils s’entendre pour décider de l’avenir de la Pologne ou de l’Estonie? Toute nation, qu’elle soit petite ou grande, a le droit de décider de sa voie. Ce n’est pas l’OTAN qui a forcé les pays Baltes à rejoindre l’Alliance. Ce sont ces pays qui voulaient absolument rejoindre l’OTAN, au terme d’un processus démocratique. Si l’OTAN avait répondu non, car Moscou était contre, j’aurais compris que les habitants de ces pays n’aient pas accepté ce type d’explication. Venant d’un petit pays voisin de la Russie, comment pourrais-je le défendre? Bien sûr que la Russie était contre le fait que la Norvège adhère à l’OTAN en 1949. Mais, heureusement, nous avons décidé démocratiquement. La Suède a décidé de ne pas adhérer, on respecte cette décision. Respectez celle de la Norvège. Tout comme je n’accepterais jamais que quelqu’un décide d’imposer à la Suisse d’adhérer à l’OTAN.

– Donald Trump a dit que l’OTAN est obsolète, Mike Pence a dit le contraire. Comprenez-vous ce que veulent les Etats-Unis?

– Il y a une position claire de la part de Trump et de son équipe chargée de la sécurité: l’OTAN est d’une importance vitale pour les Etats-Unis. Le président Trump me l’a répété lors de deux entretiens téléphoniques. Par ailleurs, les Etats-Unis augmentent leur présence militaire en Europe pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide avec plus de brigade, plus d’équipements, plus d’exercices. Je suis convaincu que Washington va rester fermement engagé dans l’OTAN tout simplement parce que c’est dans son intérêt.

– Les Européens peuvent-ils accepter l’usage de la torture, le retour des prisons secrètes, comme l’a envisagé Donald Trump?

– L’OTAN respectera toujours les lois nationales. Donald Trump a déclaré qu’il faisait confiance à son secrétaire à la Défense d’Etat James Mattis, un homme clairement contre l’usage de la torture.