Sécurité

Jérôme Endrass: «Le passé criminel d’un individu est plus déterminant que l’endoctrinement»

Jérôme Endrass, psychologue médico-légal de l’Office pour l’application des peines du canton de Zurich, a développé un logiciel de détection de la dangerosité qui intéresse les autorités allemandes et suisses confrontées au risque terroriste

Les attentats terroristes exacerbent la volonté politique de prédire le crime. Mais la réflexion occupe les spécialistes en médecine légale depuis longtemps: comment reconnaître un criminel potentiel avant même qu’il ne passe à l’acte? Comment empêcher un terroriste en puissance de commettre l’irréparable? Quels sont les indicateurs fiables de la dangerosité? Et puis, comment gérer les retours de combattants, question brûlante, qui se pose en Suisse aussi?

Jerôme Endrass, psychologue médico-légal de l’Office pour l’application des peines du canton de Zurich, s’est spécialisé dans le passage à l’acte d’auteurs d’attentats. Il a développé un logiciel de détection de la dangerosité, RADAR-iTE, en collaboration avec la police criminelle fédérale allemande – le Bundeskriminalamt (BKA) – et les services de psychologie médico-légale des Universités de Zurich et Constance. En Suisse, il met désormais à disposition des polices cantonales un autre logiciel conçu sur les mêmes principes: Octagon.

Le Temps: Vous avez développé, en Allemagne et en Suisse, une méthode qui doit aider la police à identifier les individus susceptibles de commettre un acte violent. Qu’est-ce qui vous a conduit à mettre en place de tels outils?

Jérôme Endrass: Les pays européens confrontés aux risques d’attentats font face à un dilemme: un grand nombre de personnes attirent l’attention des autorités pour leur dangerosité supposée, mais très peu d’entre elles passeront à l’acte. Selon l’anthropologue franco-américain Scott Atran, il existe 50 millions de personnes dans le monde qui soutiennent le djihad armé, mais seule une poignée d’entre elles commettront un attentat. Il s’agit d’identifier cette minorité, dans un Etat de droit où les ressources sont limitées: on ne peut pas surveiller tous les suspects potentiels. Notre outil doit permettre de reconnaître les indices fiables d’un risque de passage à l’acte.

– Comment fonctionne-t-il?

– En recoupant un faisceau d’indices, dans le parcours des individus, permettant d’identifier une propension à la violence. Si vous supposez que les jeunes hommes musulmans qui viennent de se convertir représentent une population à risque, autant chercher une aiguille dans une botte de foin: vos critères ne sont pas suffisamment précis. La personnalité, le degré de socialisation, l’expérience militaire, un accès ou un intérêt pour les armes, des problèmes d’ordre psychiques ou encore l’isolement d’une personne: ce sont des critères plus déterminants que la pratique religieuse ou le style vestimentaire. Notre questionnaire explore 73 données tirées de la biographie des suspects.

– Comment éviter l’erreur d’évaluation?

– Nous avons testé le questionnaire auprès de policiers et élaboré une multitude de versions avant d’arriver à un résultat satisfaisant. Un groupe de dix personnes se sont investies pendant six mois afin d’identifier les questions les plus fiables. Ces dernières doivent permettre d’établir des liens entre le comportement d’une personne et le risque de violence. Or ces questions doivent être formulées de manière à laisser le moins de place possible à l’interprétation individuelle.

– Quel rôle joue l’idéologie dans le passage à l’acte?

– C’est un facteur parmi d’autres, mais ce n’est pas le plus important. Dans l’esprit d’un individu, l’idéologie renforce la légitimation d’un crime. Mais le vrai déclencheur vient de sa propension à employer la violence. Lorsqu’on observe le parcours des individus partis en Syrie, la plupart possèdent un passé criminel.

– Ils sont aussi endoctrinés…

– Dans la moitié des cas de voyageurs du djihad étudiés en Allemagne, il s’est passé moins d’un an entre la radicalisation d’un individu et son départ en Syrie. Ces jeunes ne parlent pas arabe, ils ont une connaissance très superficielle de l’islam. Ils ne sont pas motivés par une conviction profonde. Les voyageurs du djihad sont avant tout de jeunes hommes, précisément la catégorie de population la plus représentée dans les statistiques du crime. Si l’idéologie religieuse jouait un rôle central, nous verrions aussi parmi eux des personnes plus âgées, qui auraient un cheminement plus long dans la religion.

– Quels sont les motifs d’un départ?

– C’est très individuel. Dans certains cas, c’est la quête d’aventure, dans d’autres l’admiration de l’autorité, ou une crise dans un parcours. Un jeune musulman en rupture sera bien sûr davantage tenté de s’associer à une organisation qui combat Bachar el-Assad, plutôt que de rejoindre la Légion étrangère. Mais ce qui va le pousser à partir, ce sont finalement des choses très banales, qui ont à voir avec son environnement. Pour beaucoup d’entre eux, l’influence d’un groupe d’amis a été un facteur bien plus déterminant qu’Internet, par exemple.

– Vous décrivez quatre profils d’individus potentiellement violents, quels sont-ils?

– Le premier est un antisocial, de type hooligan. Chez lui, l’idéologie ne joue presque aucun rôle, elle ajoute tout au plus à la légitimation de ses actes. Le second est un individu psychologiquement instable, souffrant par exemple de paranoïa ou d’impulsivité, auprès de qui une idéologie radicale aura l’effet d’une étincelle. Le troisième est caractérisé par des traits de personnalité aigus, comme un attrait pour les structures autoritaires ou la tendance à voir la vie en noir et blanc et à croire aux théories du complot. Le quatrième, enfin, se radicalise auprès de ses pairs, souvent dans un contexte de rupture: échec scolaire, chômage, par exemple. Ce sont des profils déjà bien connus de la psychologie légale, sur lesquels vient se greffer une idéologie – en ce moment, celle qui possède le plus d’attention et d’attrait, c’est l’islamisme.

– Comment êtes-vous passé de l’étude d’attentats dans les écoles à celle des terroristes?

– Au fil de nos analyses des profils de forcenés, nous avons constaté qu’il existe de fortes similitudes entre les passages à l’acte lors d’attentats, peu importe l’idéologie sous-jacente (islamisme, homophonie, racisme). Nous avons mené ce qu’on appelle des autopsies psychologiques, pour mieux comprendre ce qui conduit les individus à commettre un crime. Les ressorts d’Eric Harris et Dylan Klebold, auteurs de la tuerie de Columbine en 1999, sont très semblables à ceux qui ont motivé les assaillants du Bataclan à Paris en 2015.

– Certains élus s’inquiètent du retour de djihadistes et réclament davantage de moyens pour la surveillance des individus dangereux. Pensez-vous que le cadre législatif est suffisant en Suisse?

– On peut sans doute identifier certains aspects législatifs susceptibles d’être améliorés mais actuellement, je ne vois pas la nécessité de changer fondamentalement les lois. Nous avons les spécialistes, les équipes et les moyens à disposition pour détecter les individus dangereux, il faut les optimiser. Par exemple, en améliorant la collaboration entre les différents services – police, assistants sociaux, enseignants – pour faire remonter les informations utiles. La plupart de ces informations, d’ailleurs, sont accessibles à la police et ne nécessitent pas l’intervention des services de renseignement.


Octagon, l’outil zurichois pour déceler les menaces

Jérôme Endrass a développé un nouveau logiciel de reconnaissance du risque, Octagon, qui sera mis à disposition des polices de Suisse pour identifier les individus représentant un vrai danger

Octagon: c’est le nom du nouvel outil zurichois destiné à aider la police, en Suisse, à mieux identifier les menaces posées par des individus dangereux. Conçu sur le même modèle que le logiciel de détection de terroristes qui avait été développé en Allemagne par Jérôme Endrass, psychologue médico-légal de l’Office pour l’application des peines du canton de Zurich, cet instrument sera mis à disposition des autorités cantonales intéressées en ce début d’année.

Les algorithmes d’Octagon explorent plusieurs aspects du parcours d’un suspect – psychologie, passé criminel, développement personnel – pour y déceler un potentiel violent. Il n’est pas limité aux terroristes en puissance ou aux forcenés, mais s’étend à l’évaluation d’auteurs d’autres types de violence et de menace. Pour affiner ce logiciel, quelque 2500 cas de violence domestique ont été analysés.

«Une moindre tolérance au risque»

Dans le canton de Zurich, sur 700 cas de violence domestique recensés en 2016, les statistiques criminelles font état de 26 tentatives d’homicide et dix meurtres. La problématique est la même que dans la situation de combattants de retour de Syrie, soulignent les concepteurs d’Octagon: comment, sur une large population de suspects, identifier ceux qui ont le plus de risque de commettre un crime – sans tomber dans le soupçon généralisé?

Ce logiciel ne doit pas seulement identifier le danger, il est aussi conçu pour faciliter les décisions d’intervention par les autorités, prises au cas par cas – traitement psychiatrique ou poursuites pénales, par exemple.
«Jamais la société n’a été aussi sûre qu’aujourd’hui», relèvent encore les concepteurs de cet instrument de gestion de la menace. «La demande de davantage de sécurité ne vient pas d’un plus grand danger, mais d’une moindre tolérance au risque.»

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