Lui demander cela de suite pour ne plus en parler: pourquoi ces tatouages sur les épaules qui, tant au Palais de Justice qu’au Grand Conseil, font causer? «Ils sont comme des bijoux, je les trouve esthétiques. J’ai fait le premier en 2014. Je brave à ma façon certains interdits et c’est un engagement à vie envers moi-même» répond-elle en souriant.

De l'aplomb pour son âge

Jessica Jaccoud sourit beaucoup. Et ça lui va bien. Elle possède assurément l’aplomb de son âge (33 ans) mais conserve dans le regard une lueur adolescente. Cela fait partie de son charme. L’avocate reçoit à l’étude Mattenberger&Associés à deux pas de la gare de Vevey. Ce tableau au mur, dans son bureau, derrière elle, très beau, aux couleurs subtiles, délavées. Une œuvre à sept mains, sept ami(e) s qui se sont faits artistes rien que pour elle. Et cette phrase, un cadavre exquis, en guise de signature de l’œuvre: «La petite fille au sourire intimidant s’exprime à la surface des rêves sans retenue ni complexe». Parmi les manuels de droit, le droit à un peu de poésie… Cela repose, inspire, adoucit sans doute.

On se dit d’emblée que Jessica s’est auto-extirpé du moule juridique, plutôt austère, sentencieux voire acteur, souvent imbu de sa haute personne. Elle serait à Vaud ce qu’est par exemple à Genève Pierre Bayenet, défenseur des opprimés, anticonformiste, cycliste émérite qui tous les matins pédale en campagne pour rallier le centre ville.

La vie de pendulaire, elle connaît

Jessica, elle, pendule chaque jour en train depuis Nyon, sa ville, jusqu’à Vevey où elle travaille en respectant plusieurs fois par semaine un arrêt à Lausanne car Me Jaccoud est, depuis 2014, également députée au Grand Conseil. «Socialiste» complète-t-elle. Et elle y tient. Un mot qu’elle aime, qu’elle revendique, qu’elle partage. Elle est tombée dedans toute petite car papa Jaccoud, un ingénieur, plus proche de la gauche révolutionnaire que de la social-démocratie, refaisait le monde chaque soir à l’écoute de Forum sur la Première. «On écoutait aussi, mon frère et moi-même commentions le débat avec les parents, nous avons su vite différencier la gauche de la droite». A l’école, la petite Jessica prend la défense des punis à tort. «Quand je rencontre mes anciens profs, ils ne sont pas étonnés que j’ai étudié le droit» confie-t-elle.

Une militante de tous les instants

Elle s’engage ensuite contre les initiatives anti-immigration de l’UDC, milite pour la dépénalisation de l’avortement. Elle a 18 ans et fait déjà un bébé, une petite fille prénommée Masha «qui aujourd’hui est plus haute que moi». Elles font physiquement plus sœurs que mère et fille mais la première est et reste la maman. Jessica dit qu’elle en a bavé au gymnase avec le gros ventre, les regards en biais, les sous-entendus. Devenir grande vite, tirer un trait sur les années insouciantes, festives voire frivoles, heureuses dit-on. Elle se rattrapera plus tard. La preuve, quand les copines aujourd’hui pouponnent, Jessica et Masha arpentent le monde (la Thaïlande, l’Indonésie), promeneuses férues de civilisations et de cultures autres.

L'expérience à l'UEFA

Mais il a fallu vivre, gagner sa pitance. Quatre ans à l’UEFA, à Nyon, un travail autour de l’approbation des stades, «un job passionnant et très formateur». Elle résume: «J’étais souvent dans l’événementiel, logé dans des beaux hôtels, en avion en business class. J’ai rencontré des gens géniaux mais stressés». Jessica a été surnommée là-bas, dans ce milieu très mâle, la Erin Brokovitch (le film avec Julia Roberts) «car j’étais très revendicatrice, ce fut quatre années de combats internes contre mes propres principes dans ce qu’on peut appeler une golden prison».

Elle suit de loin les déboires actuels de l’UEFA, assure que tout cela «ce n’est que la pointe de l’iceberg». Platini? «Il mangeait parfois à la cantine avec tout le monde, déposait son plateau sur les chariots comme tout le monde». Quand ça ne va plus et que les valeurs de l’UEFA si éloignées de celles inculquées par les parents Jaccoud la heurtent, Jessica s’en va pleurer chez eux. Le papa s’insurge et lui donne «un bon coup de pied au cul». Adieu le foot et retour aux études. Le droit à Neuchâtel et Genève. Des petits jobs à côté pour nourrir et habiller Masha. Elle décroche le brevet d’avocat en 2015, «la plus belle chose qui me soit arrivée après la naissance de ma fille». Rejoint Nicolas Mattenberger et son cabinet d’avocats. Il est député socialiste lui aussi, devient un mentor aux yeux de Jessica.

Les secrets du droit du bail

Elle se spécialise dans le droit du bail. Elle explique: «Mon fer de lance c’est le logement tant dans l’exercice de mon métier que comme présidente de la commission logement de notre parti. Il faut maintenir les acquis, lutter contre les tarifs prohibitifs».

Elle prend l’exemple de ces personnes âgées qui vivent dans un 5 pièces devenu au fil du temps, après le départ des enfants, trop spacieux mais qu’ils ne peuvent pas troquer contre un deux pièces parce que celui-ci est plus cher. Élue cette année à la vice-présidence du Parti socialiste vaudois, Jessica Jaccoud a inscrit l’égalité des chances dans ses priorités. «En tant que femme je suis bien placée pour savoir que les obstacles sont encore bien présents. Notre société ne doit pas réserver aux enfants bien nés l’accès aux études, à un travail, à un logement, à une vie digne» développe-t-elle.

Les discriminations salariales, pire que le voile

Elle se dit par ailleurs plus indignée par les discriminations salariales que subissent encore énormément de femmes que par le voile porté par certaines. «L’émancipation des femmes passe aussi par le soin que la société apporte à la conciliation de toutes les facettes de leurs vies. Qu’aurais-je fait, moi, sans une crèche pour ma fille, sans accueil parascolaire?» demande-t-elle.

Un autre combat et c’est autant la maman que la militante qui s’exprime: l’alerte enlèvement qui existe en Suisse depuis 2010 mais qui n’a jamais été activée. «La France y a recouru 16 fois depuis 2005 avec 100% de succès» argue-t-elle. Elle a une pensée pour Livia et Alessia, les petites jumelles de Saint-Sulpice disparues depuis 2011. Elle estime que les critères permettant le déclenchement de l’alerte étaient remplis dans la nuit de leur disparition. Mais c’est cinq jours plus tard que l’alerte fut donnée. Trop tard sans doute.


Profil

1983: naissance à Lausanne

2002: naissance de sa fille Masha

2014: élue députée au Grand conseil vaudois

2015: obtention de son brevet d’avocate